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Le concert d’Einstürzende Neubauten s’est imposé comme une sculpture sonique vivante au Lieu Unique à Nantes

Par Nicolas Mollé le 22/11/2017 - Dernière mise à jour : 08/12/2017

Le concert d'Einstürzende Neubauten s'est imposé comme une sculpture sonique vivante au Lieu Unique à Nantes

Douze ans que Einstürzende Neubauten ne s’était pas produit à Nantes. Le concert au Lieu Unique des berlinois longtemps vus comme des phares de la « musique industrielle » n’a pas déçu. Mais il n’a fait que souligner le degré de raffinement d’un groupe désormais plus proche du dandysme que de la performance physique et pyrotechnique.

 

Einstürzende Neubauten ne jouent plus depuis longtemps dans les squats de Berlin Ouest. Pourtant, leur venue à Nantes en concert au Lieu Unique samedi 18 novembre dernier a inspiré des activistes. En fin de journée, juste avant le concert, l’ancienne école des beaux-arts de la ville était ainsi occupée par une quarantaine de militants et réquisitionnée pour loger « les mineurs isolés étrangers à la rue ».

 

D’ailleurs, histoire de mettre les choses au point auprès de ceux qui se fourvoieraient à ce concert pour y capter d’hypothétiques bribes mitteleuropa identitaires, un famélique aigle impérial allemand a été mis cul par dessus tête en guise d’affiche pour l’after-show.

 

Une foule compacte ne s’en presse pas moins au Lieu Unique, configuré en mode salle de concert.

 

Einstürzende Neubauten a commencé sa carrière dans le bruit et la fureur, animé d’une rage punkoïde qui les a amené à des performances abrasives dans les lieux les plus improbables. S’ils ont viré dandys philosophes tirés à quatre épingles depuis, en gros, l’album Tabula Rasa, ils restent liés à la « musique industrielle« . Répugnant régulièrement pourtant d’être associés à ce terme. Leur bassiste Alexander Hacke, à l’époque où il sortait avec la lycéenne junkie Christiane F. qui marqua Bowie, accueillit néanmoins dans son appartement berlinois Genesis P-Orridge de Throbbing Gristle/Psychic TV.

 

Mais c’est désormais un groupe embourgeoisé, en recherche de climats plus apaisés qui fait face au public nantais, débutant son concert par le soyeux The Garden. En revanche, quand retentit le rock martelé aux percussions concassées de Haus Der Lüge, les nerfs du public crépitent, comme si une raie électrifiée géante s’était mise à onduler au plafond.

 

Alexander Hacke se tord et se convulse, s’enroule autour de sa quatre cordes, le percussionniste bricoleur Andrew Chuddy alias N.U. Unruh fait virevolter ses bâtons de percussions. Les deux musiciens font partie de la configuration originelle du groupe, avec le chanteur Blixa Bargeld.

 

Un Blixa Bargeld, pâle, encombré d’un embonpoint de bon vivant amateur de risotto, qui agace certains spectateurs par sa propension à disserter entre les titres. Tout y passe : l’éventualité de l’abandon du système métrique par les anglais maintenant qu’ils ont opté pour le Brexit, le choix de faire fumer du cannabis pour dérider la production d’un film qui avait commandé un titre aux Neubauten mais le jugeait au final trop sérieux.

 

Quand il ne pousse pas ses fameux hennissements digne d’un Nosferatu sous acides, Blixa Bargeld philosophe. Beaucoup. Avec Einstürzende Neubauten, et c’est quasi une marque de fabrique, le doute est permis entre bruit et musique, pensée et sarcasme. Les arrangements vertigineux de corde côtoient les déluges rythmiques sur PVC.

 

Avec de vrais moment de magie, quand par exemple N.U. Unruh actionne un déversoir pour que ruisselle une pluie de micas cylindriques sonores au chuintement unique. Ou quand retentissent les carillonnements célestes et la basse lacustre de Sabrina.

 

Comme le rappelle Blixa Bargeld lorsqu’il est pressé par un spectateur impatient au fond de la salle de produire du chaos, Einstürzende Neubauten n’a désormais plus rien à voir avec la fureur charbonneuse de ses contemporains Test Department.

 

Et quand retentit Silence is sexy au début des deux rappels à suivre et que Blixa Bargeld joue et compose avec le souffle, le son crépitant de sa cigarette, on mesure à quel point ce groupe tisse désormais sa toile dans les pointillés, la nuance, le murmure et les picotements. Loin de l’imaginaire sidérurgique de la Ruhr et des clichés teutons brutaux auxquels il est trop souvent associée depuis ses débuts. Quand il inventa une mixture unique entre krautrock et post-punk bruitiste.

 

Si le larsen s’invite encore au cours des rappels, on voit se dessiner clairement dans quel héritage le groupe puise sa sève, celui du refus de la première guerre mondiale propre à l’anarcho-dadaïsme. Surtout lorsque retentit Let’s Do It a Dada et que N.U Unruh semble déblatérer avec son étrange coiffe et sa cape, son costume cubiste emprunté à Hugo Ball période Cabaret Voltaire. Et que Blixa Bargeld manipule un instrument onirique, sorte de disqueuse équipée d’un vinyle.

 

Alors que les puissantes mélopées de Total Eclipse of The Sun et de Salamandrina s’estompent à peine dans les consciences, la nuit brumeuse nantaise peut se refermer avec volupté. Une oeuvre vivante vient de faire vibrer la scène du Lieu Unique.

 

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