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Les Escales 2017 tentent une jonction musicale entre les classes ouvrières des deux côtés de l’Atlantique

Par Olivier Bellance le 04/08/2017 - Dernière mise à jour : 04/08/2017

Les Escales 2017 tentent une jonction musicale entre les classes ouvrières des deux côtés de l'Atlantique

Placée sous le signe de Détroit, de son rock multi-racial et de sa techno pointue, l’édition 2017 du festival Les Escales à Saint-Nazaire a tenté l’impossible. Les 28, 29 et 30 juillet derniers, elle a voulu faire se rencontrer deux cultures ouvrières : celle des constructeurs de voitures du Michigan reconvertis dans la techno pointue. Et celle des fabricants de bateaux de croisière qui ne savent plus très bien sur quelle vigie placer leur drapeau français. Restent, profondément imprimées au fond des rétines et des tympans, plusieurs performances mémorables : Derrick May, Tunde Olaniran et les Pixies.

Un samedi soir à Saint-Nazaire. Dans le décor fastueux de la scène « Motor City Club », composé de jeux de lumière à donner le tournis et de voitures américaines trônant comme des sculptures, le DJ de Détroit Walter Glasshouse joue « Around the world » des Daft Punk. Quelques minutes avant que le pionnier Derrick May ne fasse déferler, sur une autre scène, une irrésistible lave rythmique sur un parterre exsangue de danseurs. À la fin de son set, Derrick May convoque une figure tutélaire, celle du Georgio Moroder de « I feel love », écourté avant que Donna Summer ne se mette à susurrer sa fameuse chanson.
Au moment de quitter la scène, le musicien termine son set par quelques moulinets, crochets et feintes de boxe dans un renfoncement derrière sa platine, presque à l’abri des regards. Semblant boxer un ennemi imaginaire.

Pas si imaginaire que ça. La « French Touch », cette génération de producteurs français, sur les traces des discoïdes Cerrone et de Daniel Vangarde (père de Thomas Bangalter des Daft Punk), a défié les inventeurs de la techno Derrick May, « Magic’ » Juan Atkins et Kevin « Master » Reese Sauderson. La French Touch a fait sortir la techno de sa friche et s’est formidablement exportée. Quand les américains, unanimement respectés, préféraient tenir leurs positions de maquisards, entre activisme d’un label comme Underground Resistance, purisme vinylique et exigences esthétiques absolues.
Le niçois Jérémy Souillart alias Møme qui succède à Derrick May fait-il seulement partie de la French Touch ? Avec sa musique abusant de voix féminines « pitchées » qui ne font que souligner les carences mélodiques et de construction de ses titres, on l’apparenterait plutôt à une mauvaise bande-son de salon de coiffure. Le défilé de minets gommeux et de donzelles sur échasses qui quittent, en masse, avec précipitation, le site une fois le set de Møme terminé confirme cette impression de clinquant.

Oublions ce cheveu sur la soupe. Et préférons nous rappeler que cette édition des Escales aura surtout tenté un enthousiasmant trait d’union entre deux cultures ouvrières : celle de Détroit, et de ses berlines un peu vaines alors que la terre vit à crédit, immortalisée dans un film comme « Blue Collar » du scénariste de Scorsese Paul Schrader. Et celle des chantiers de l’Atlantique, nationalisés faute de mieux, qui construisent de magnifiques bateaux de croisière pour retraités de moins en moins riches.

Cette « Working Class », cette appartenance à la classe ouvrière est revendiquée par Tunde Olaniran, quand il fait monter sur scène avec lui ses comparses rappeurs Passalacqua, excellents dans leur registre versatile et gesticulant digne du meilleur de Latyrx.

Voilà une personnalité complexe, fils d’un nigérian chrétien et d’une responsable syndicale athée et socialiste. À la fois artiste, militant LGBT, salarié au planning familial de sa cité d’origine Flint, chère à Michael Moore, près de Détroit dans le Michigan. Une richesse humaine qui transparaît dans sa musique et son expression scénique : Tunde Olaniran tangue. Dessine des arabesques dans les airs. Fait vibrer les planches. Remue son public sans filtres. Agite en explosions capillaires ses longues dread locks. Supervise un twerk magistral de ses deux danseuses toutes droit sorties d’un défilé arty ou d’une performance de Fischerspooner.

Avec Flint Eastwood et son rock volcanique emmené par la talentueuse chanteuse Jax Anderson, Tunde Olaniran est incontestablement une des meilleures découvertes de ce cru des Escales

Mais le festival n’aura pas oublié d’offrir de beaux moments de communion entre un public populaire biberonné à RTL2 et des artistes tout ébahis de jouer dans un environnement urbain exceptionnel, sur une avancée de port.
Entre Jain qui enchante un auditoire familial, avec petits garçons et petites filles coiffés d’énormes casques de protection juchés sur les épaules de leurs papas. LP qui fait passer avec brio la rampe de la scène à ses chansons ouvragées. Camille qui mène avec ferveur sa petite troupe de musiciens complices. Ou Imany qui chavire le coeur d’artichaut des grands dadais alcoolisés avec sa reprise des Fugees « Ready or not ».
Ces groupes cherchent à faire vibrer le public. Qu’il s’agisse de Throes + The Shine, rois portugais du kuduro prompts à faire partir l’auditoire dans des sarabandes compulsives. Du reggae orfèvre d’Inna De Yard. De Duane : the jet black eel au chanteur filiforme drapé dans son drapeau américain. Ou du rock vociférant et sexy de Ko Ko Mo, avec sa reprise du « Personal Jesus » de Depeche Mode. Tous ces groupes ont en commun d’être issus des classes populaires. Sans chichis, ils donnent, ruissellent de sueur, font tomber la chemise.

Même FFF n’usurpe pas sa réputation de meilleur groupe de scène dans son registre fusionnel. Shaka Ponk n’a qu’à bien se tenir. FFF exulte, entre fanfare débridée, rock groove illuminé post-Funkadélic et mêmes petits élancements à la Bloc Party. Leur chanteur Marco Prince ouvre les vannes, se jette dans la foule d’emblée, malgré le crachin lancinant qui force certains aux replis et douche les ardeurs d’autres.

Le public ne s’y trompe pas et répond régulièrement présent. Mais à Saint-Nazaire, il ne faut pas trop longtemps chercher midi à 14 heures. Et les expérimentations jazzy de Jeff Mills et Tony Allen pour un concert création annoncé comme historique ne sont pas forcément reçues 5/5 par un public habitué aux coups de marteau sur les tôles, déjà passablement éméché à une heure avancée de la nuit.

Un public visiblement plutôt en quête d’entrechoquements de grosse caisse. Qui commence à quitter la grande scène du port, à deux doigts de crier « remboursez ». Jeff Mills reprend alors in extremis en main la situation, donne un coup de gouvernail à tribord pour éviter le naufrage. Et sature l’espace sonore de kicks grésillants. La foule chavire, s’ébroue, se reprend et finit galvanisée.

Une performance sur le fil, qui sera à l’image de cette édition des Escales, en léger repli de fréquentation par rapport à 2016, en dépit d’une programmation ciselée et exigeante. Parvenir à attirer 41.000 personnes avec des pionniers ultra influents mais relativement méconnus du grand public comme Derrick May reste un tour de force.

Même Carl Craig, esthète de Détroit de la deuxième génération techno affublé d’un chapeau haute-couture finira par emporter l’adhésion, en dépit d’un début laborieux et même d’une coupure nette, après une intro grandiloquente dopée aux basses apocalyptiques. « We love you », déclare l’artiste au public nazairien, au nom de Détroit.

L’amour. La soul. Le sexe. Les rencontres. Ce sont pourtant Lee Fields et ses Expressions ou les Vénus gloussantes de Martha & The Vandellas qui s’en firent les meilleurs apôtres. Un Lee Fields qui se trémousse, virevolte, ahane, rugit, tombe sa veste rouge rutilante pour se retrouver bras nus en justaucorps carmin et entonner en rappel « Make the world ».

Après un tel déferlement d’émotions, il fallait une cerise sur le gâteau. Cette « cherry on the cake », ce sera celle de The Pixies en clôture de festival. Groupe auréolé d’une aura inaccessible qui a non seulement influencé David Bowie ou Kurt Cobain mais leur a aussi survécu.
Des Pixies qui font rugir en clôture des Escales mille dragons électriques dans la nuit portuaire. Entonnant des classiques imputrescibles tels que « Where’s my mind », « Debaser » ou « Here comes your man ». Saint-Nazaire se convulse, hurle et reprend en choeur ces tubes chers à plusieurs génération d’étudiants. Puis, comblée d’avoir assisté au concert d’un des derniers grands mythes rock vivants, rentre se coucher, pour s’endormir rassurée. L’Etat français nationalise après une polémique sur les APLqui l’exempte de tout bolchevisme. Les Pixies, eux, ont terminé leur concert par un gigantesque écran de fumée.

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