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article Rock français
mar, 23/05/2017 - 15:41, par Nicolas Mollé

Frustration : "Je préfère chanter en anglais car cela me permet de me planquer" (Interview)

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Groupe phare du renouveau post-punk hexagonal, Frustration aligne un nombre de concerts conséquents au compteur depuis sa création il y a quinze ans. Alors que son seulement troisième véritable album "Empires of shame" vient de voir le jour, tout semble s'accélérer et se bousculer pour cette formation particulièrement efficace sur scène. Avec de multiples dates aux quatre coins du monde. Mais aussi une rencontre avec les Sleaford Mods, leur possible alter ego "working class" de Nottingham avec qui une collaboration féconde pourrait bien voir le jour. Nous avons rencontré le prolixe Fabrice Gilbert, chanteur empreint de noirceur au ton grave et à la pensée provocante. Pour parler de cold wave à la française, de Loi Travail, de Death in June et d'anticapitalisme.

Concertlive : Peu de groupes français parviennent à être à la fois bruts et mélancoliques, efficaces et sophistiqués comme vous, sans que ça sonne prétentieux ou variété. Même si je sais que vos références sont plutôt anglaises, quel est votre modèle en matière de groupe français, si tant est que vous en avez un ? 

Fabrice Gilbert : Merci. Il y a deux choses. D'un point de vue comportemental, on aime bien des groupes un peu laborieux, de tournée, qui ont pour seule ambition de faire le job discrètement, de faire ce pour quoi ils sont là, la musique. Sans qu'il y ait forcément un lien musical avec nous, même si on est fans, des groupes comme Little Bob Story par exemple, qui tournent depuis 30 ans. Sans faire de bruit. Pas très connus mais qui font ce qu'ils ont à faire. Ils sont assez respectés dans d'autres pays. On aime bien l'espèce d'opiniâtreté un peu à la Dr. Feelgood de tous ces groupes qui tournent beaucoup. Après, cela ne veut pas dire qu'on va tourner nous même pendant trente ans. Cela fait déjà quinze ans qu'on est sur les routes, l'année prochaine on va énormément ralentir les dates en France pour ne pas commencer à lasser tout le monde. On va re-privilégier le studio. Mais j'extrapole, là.

Donc les modèles. En France, il y a eu plein de choses intéressantes peu connues. Comme une scène cold wave gothique post-punk. Le premier Marc Seberg par exemple, les Provisoires, Orchestre Rouge.

Des gens comme Dau al Set. Cette scène très intéressante, dont on ne se sent pas forcément proches mais qu'on a beaucoup écouté lorsque nous étions jeunes. 

En tant que membre du groupe parmi d'autres, je ne sais pas à quoi je veux qu'on ressemble mais en revanche je sais exactement à quoi je ne veux pas ressembler. Je ne donnerais pas de noms car ce serait méchant mais on a pas envie de faire feu de paille ou démago. Les gens qui nous aiment bien, que ce soit les gens un petit peu branchés ou les rockeurs un peu intolérants, ne voudraient pas qu'on essaie de les gruger.

Il ne faut pas essayer de tromper les gens, l'image que tu donnes de toi doit être franche, il faut arrêter de prendre les gens pour des quiches. En ce sens, on n'a pas du tout honte d'être français mais par contre on ne veut pas être comme certains groupes, des météorites qui ne durent pas plus de deux, trois ans. Certains sont fulgurants et meurent vite comme Metal Urbain car contrairement à ce qu'on croit Metal Urbain est mort, Metal Urbain n'a jamais ressuscité.

Nous mêmes ne sommes pas dans la fulgurance sinon cela ne ferait pas quinze ans qu'on existe. Pour ma part, pour notre part à tous les cinq, le cadeau est tellement beau qu'on ne va pas le gâcher avec des comportements de stars ou des velléités d'artistes à deux balles. Et cela, je pense que le public, les gens qui nous aiment bien, tu remarqueras que je n'ai pas dit "nos fans", l'apprécient aussi.

On revendique une normalité totale, on est des gens qui allons en concert, qui achetons des disques, on est pas du tout nés avec une cuillère en argent dans la bouche dans le sens où il y a des parents dans le groupe, les gens travaillent. On sait exactement d'où on vient et où on va. On est déjà très contents d'avoir joué un peu partout, d'avoir donné des centaines de concerts.

Concertlive : Vous chantez rarement en français. À quel moment cela vous est arrivé précisément ? 

Fabrice Gilbert : J'ai participé à des groupes français entre 1986 et 1991. Par exemple un groupe qui s'appelle Zuruck Placenta, avec notamment un album enregistré en 1991 sorti il y a quelques années par le label Manic Depression. Heu, cela peut paraître prétentieux façon JB notre label manager de dire ça mais j'estime avoir une écriture convenable en français.

Je n'aime pas la fausse modestie, je ne supporte pas ça. Il ne faut pas confondre cela avec le fait que je suis bavard mais j'ai une prose en français qui assez fluide. Je n'écris pas facilement. Je n'ai pas un seul texte d'avance. J'ai plein d'idées musicales, de titres, d'avance, au moins sept ou huit. Mais jamais pour les textes. On a tous nos limites de pudeur. Je préfère chanter en anglais car l'anglais me permet de me planquer, en fait, énormément.

Frustration a aussi sorti un 45 tours en français avec en face B une reprise de 1986 de Seconde Chambre, un groupe d'Angers, dont on est fans. Sur la face A, il y a donc un titre en français, "Autour de toi". Au début il s'appelait "Vieillir ensemble" mais on s'est aperçus que c'était une chanson de Daniel Guichard donc on l'a rebaptisé pour éviter de se faire chambrer pendant 40 ans même si on aime bien Daniel Guichard.

C'est un morceau qui est venu naturellement, j'ai pondu les paroles en dix minutes dans mon salon, c'est venu tout seul. Je ne me vois pas écrire en français. Il y a des choses que je dis en anglais avec Frustration que je serais incapable de dire sur scène en français, par pudeur, parce que je n'ai pas envie d'exposer ma vie privée ou parce que ce seraient des choses qui ne passeraient pas très bien en français. Rien de politique, même si tout l'est mais il y a des choses que j'aurais du mal à déclamer en français en tout cas. 

Concertlive : Puisqu'on évoque la politique, quel regard jetez vous sur la séquence d'agitation sociale qui vient de se dérouler dans les rues, avec la contestation contre la Loi Travail ? 

Fabrice Gilbert : Oui enfin il y a eu une contestation de la Loi Travail mais on est absolument pas écoutés donc au final ce sont des coups de planche dans l'eau. Tout le monde s'en contrefiche. Quelques milliers de personnes sont venues manifester contre cette loi El Khomri qui d'ailleurs au départ était la loi Macron. Alors bien sûr on s'est arrangé pour mettre une femme avec un nom maghrébin, cette pauvre femme qui est foutue, pour essayer de mieux faire passer cette loi alors qu'en fait c'est Macron qui est responsable.

Cela en dit long sur ce gouvernement qui n'est absolument pas social, on va vite tomber dans une espèce de globalisation, de mondialisme, un capitalisme forcené et dirigé par des finances mondialistes et européennes.

Du coup, je comprends tout à fait qu'on ait envie de manifester contre la loi El Khomri mais d'un autre côté, quel pourcentage exact de la population est conscient qu'on va se faire avoir de manière épouvantable ? Dans les années à venir, je pense à tous les suicides à venir d'agriculteurs, je ne plaisante pas, d'artisans.

Aujourd'hui on parle d'un frémissement, oui pour des grosses entreprises mais pour les petits, cela va être l'enfer, même si les autres du groupe me chambrent souvent avec ça. Pour les gens à petits salaires, une fois l'impôt et les taxes perçues, ils vont se retrouver avec 750 euros pour vivre. Alors bien sûr que oui qu'on ne voulait pas que la grosse dame blonde soit au gouvernement. Mais Macron ce n'est pas mieux en fait. On est refaits. Et bien. Mais on a ce qu'on mérite.

Concertlive : Pourquoi ? Cela ramène au titre du dernier album, "Empires of shame" ? On a ce qu'on mérite parce qu'on devrait avoir honte de ce qu'on a fait, c'est ça ? 

Fabrice Gilbert : C'est ce que j'écris dans un texte de cet album : "le monde de l'ouest agissant comme une putain embrassant le cul des américains". On l'a bien cherché. Je développe un anti-colonialisme primaire, et il ne faut pas oublier le rôle que des socialistes comme Jules Ferry ont joué là dedans. Pendant des années, on a envahi des pays, où les gouvernements étaient corrompus ou avaient un genou à terre, où les peuples se posaient des questions. Et bien je crois qu'on subit les effets boomerang de ce colonialisme là. Ce ne sont pas du tout des idées d'extrême-droite ce que j'essaie de t'expliquer. Je pense à ces pauvres gens qui arrivent sur des bateaux et qui coulent le long des côtes européennes. Ou au rôle que va jouer de plus en plus l'Islam.

Tout cela survient parce que nos gouvernements sont corrompus, il n'y a plus d'espoir. Plus rien du tout. L'Europe devient une terre vierge en termes d'identité et de vraie fraternité. Une américanisation épouvantable est en train de survenir de fait. Y compris en termes religieux, même si ce n'est pas ma préoccupation première.

Je ne veux pas développer quelque chose de poujadiste comme quoi on doit revenir à un truc "blanc", catholique. Mais pendant des années on a envahi des pays d'Afrique en essayant de leur faire croire que ce qu'on pensait était la panacée et ce qui nous arrive actuellement, c'est un retour de bâton. Un colonialisme mourant. On a pas été capables de mener à bien notre vie à l'intérieur de ça. Pendant des années, on a méprisé ces gens là, on les a fait venir pour vider nos poubelles

Concertlive : C'est une vision nihiliste. 

Fabrice Gilbert : Absolument mais pendant des années, on a méprisé ces gens, on a méprisé leurs identités sans être capable de prôner une vraie fraternité, un vrai vivre ensemble et là c'est normal qu'ils nous en fassent baver puisqu'on a eu un comportement totalement indigne. Donc c'est bien normal qu'il nous traitent avec indignité. Ils sont comme nous après tout. D'ailleurs le racisme est universel. C'est nous qui allons devenir les colonies, c'est bien fait pour nous, la civilisation est morte. Sur notre premier maxi 45 tours, "On the rise", j'écris ça : "Tuée par l'hypocrisie et les mensonges, notre civilisation va mourir".

Parfois mes idées peuvent paraître sulfureuses voire même puantes mais ce n'est pas du tout ça en fait. Je ne hais pas ces peuples, ma seule haine c'est la haine de l'humain, on est bouffés par le capitalisme. On leur a tellement piqué leurs richesses que c'est normal que le mouvement de balancier s'inverse. 

On paye notre arrogance, on s'est imaginés pendant 150 ans qu'on pouvait piller, piller la planète entière. Il y a plusieurs choses qui m'énervent dans la civilisation européenne : d'abord penser que le racisme n'est que blanc alors qu'il est absolument partout dans le monde.

Que c'est quelque chose de très universel qu'on retrouve un peu partout dans le monde. De la même manière, ne pensons pas que nous sommes les seuls à être capables de piller les ressources de la terre. Cela m'insupporte aussi de voir les américains se croire les seuls à pouvoir être les "shérifs" du monde.

Concertlive : Est-ce qu'il n'y a pas un paradoxe quand vous parlez de "civilisation européenne", du rôle que Macron va jouer là dedans alors que dans d'autres interviews, vous évoquez pour définir Frustration une esthétique "jeunes européens" ?

Fabrice Gilbert : Absolument, je ne suis que paradoxe. Dans le cas de Macron, je parlais surtout du mondialisme qu'il va développer. Mais on ne joue absolument pas sur l'esthétique "jeunesse européenne", il se trouve qu'on est européens et blancs, on fait donc de la musique européenne et blanche.

Concertlive : Franchement est ce que l'identité européenne peut exister à partir du moment où il y a peu de cadres sociaux économiques pour définir un ensemble commun ?  

Fabrice Gilbert : En même temps je m'en fiche car si tu vas à New York, à Sydney, l'identité européenne est présente. Moi, je ne suis absolument pas intéressé par ce qui peut développer de la haine ou de la souffrance dans un individu.

Personnellement en tant qu'individu qui écrit les paroles dans Frustration c'est la non souffrance qui m'importe. Car déjà la vie est souffrance. Oui je suis assez noir, animé par le nihilisme. Ce que je ne supporte pas c'est la souffrance, qu'elle soit physique ou morale. Je n'aime pas la colonisation, je ne supporte pas l'injustice, l'inégalité entre les hommes et les femmes, cela peut paraître un peu élémentaire, évident mais moi je le développe dans ma vie de tous les jours. Je suis anticapitaliste de base. C'est pour cela que cela m'est arrivé d'être approché et de discuter avec des gens d'extrême-gauche ET d'extrême-droite.

Attention je ne parle pas du Front National, comprenons nous bien, je ne parle pas des beaufs populistes, je suis bien trop intelligent pour ça. Bref je me suis longtemps posé la question de comment je pouvais parvenir à discuter sans forcément être d'accord avec ces personnes. Or je crois que l'anticapitalisme est la seule voie de sortie pour l'humanité.

Pendant des années, je me suis demandé pourquoi dans les concerts, il n'y a pas de gens de droite, il y a des gens de gauche, d'extrême-gauche, apolitiques ou d'extrême-droite, arrêtons de nous masquer le visage. Donc pourquoi j'arrive à discuter avec des gens comme ça sans être de leur obédience c'est parce que le seul truc qui nous lie, c'est l'anticapitalisme. Le fait de ne pas penser qu'à soi. 

Concertlive : Cette pensée assez complexe était aussi développée par les groupes dits de la mouvance "industrielle" comme Coil, Throbbing Gristle voire Death In June et votre titre "Arrows of arrogance" sur le dernier album m'a beaucoup évoqué leur album "But what ends when the symbols shatter ?". 

Fabrice Gilbert : Il y a toujours un morceau façon Death In June sur nos albums mais merci pour cette comparaison précise. 

Concertlive : Est-ce que c'est encore possible d'assumer aujourd'hui cette affinité esthétique avec ce que fait Douglas Pearce, que ce soit Crisis ou Death In June, de prendre le risque d'être catalogué comme un groupe "pas clair" quand le FN, un parti post fasciste, fait 38 % ?

Fabrice Gilbert : Là où il faut être clair et je le revendique, c'est que Frustration est un groupe avec une sensibilité de gauche certaine et assumée. Après, les gens pensent ce qu'ils veulent, on les emmerde. Il y a toujours eu de l'extrême-droite. Quand le Front National faisait 2 à 4 % dans les années 70, évidement ce n'était pas pareil. Là où je suis d'accord avec toi c'est que dans les années 80, aborder une esthétique SA, fascisante, de la manière dont des groupes comme Throbbing Gristle, Death In June ou même Joy Division ont pu le faire, ça pouvait être subversif.

Mais en 2017, les groupes qui jouent encore avec ces imageries là sont pathétiques voire même ridicules. D'ailleurs, entre parenthèses, Arte a essayé de faire croire qu'il n'y avait que ces six années épouvantables de Troisième Reich qui ont eu un impact catastrophique sur le monde. Mais regardons ce qui s'est passé avec les Hutus et Tutsis au Rwanda en 1994 ou, avant, en Yougoslavie. Désolé de parler de cela mais rappelons nous aussi comment l'Angleterre a laissé l'Irlande mourir de faim à la fin du 19ème siècle. En termes de crimes contre l'Humanité, on peut même parler de ce qui s'est passé en Russie pendant 50 années du 20ème siècle. 

Pour ne pas être trop digressif et revenir à ta question initiale, bien sûr que oui que le fait de jouer avec des imageries fascisantes qui pouvaient être assez intéressantes à une époque c'est de nos jours juste retomber dans le pathétique pour des gens qui n'ont pas dépassé le stade anal au niveau sexualité.

Concertlive : Il y a d'ailleurs un changement d'atmosphère sur la pochette de votre dernier disque, après une série de dessins qui empruntaient beaucoup à une esthétique ouvriériste. Qui est la personne au centre du procès ? Cela pourrait-il être un salarié d'Air France qui a déchiré la chemise d'un cadre ? Ou Cahuzac ? Ou Le Floch-Prigent ?

Fabrice Gilbert : Cela peut être tout ça. Mais je n'ai pas envie de répondre précisément. Ce que je veux te dire en revanche c'est que l'image est intéressante dans le sens où on ne parle pas d'une personne qui peut être jugée, on parle aussi de ceux qui jugent. Moi je n'arrive pas par exemple à diriger une équipe professionnellement parce que je n'arrive pas à m'en donner le droit. Donc j'estime qu'arriver à juger des gens c'est très difficile. Même si des gens comme Sarkozy sont des salauds . On est tous les cinq anti peine de mort. Je peux comprendre une vengeance personnelle, le fait de tuer le gars qui aura tué ta petite fille, ta compagne ou ton frère. Par contre la justice des hommes n'a pas à le faire

Tu parlais de Death In June au début. Nous, nous sommes très intéressés par l'auto-discipline. Et pas dans le sens d'avoir la main sur la couture du pantalon. L'autre fois j'entendais Vincent Lindon qui disait que la société avait besoin de redevenir vertueuse. Pas dans le sens d'une sorte de poujadisme qui ferait revenir les femmes aux cuisines. Mais plutôt dans l'idée que si tu veux qu'on te fiche la paix, il faut ficher la paix aux autres. Cela nous ramène à la colonisation et à la décolonisation. On a été arrogants avec les autres, c'est normal qu'ils le deviennent avec nous à notre tour, il n'y a pas de raisons qu'on soit toujours les gagnants.

Concertlive : "Discipline", n'était ce pas d'ailleurs un morceau de Throbbing Gristle ? 

Fabrice Gilbert : Oui tout à fait. Pour en revenir à cette idée d'exigence, je préfère mourir digne en étant Mr Hulot de Jacques Tati que riche en étant Christian Audigier.   

Concertlive : Death In June joue avec une certaine imagerie tout en assumant son homosexualité. C'est d'autant plus intéressant de parler de ce groupe avec vous car vous assumez aussi le fait d'être des gars qui font de la musique punk et subversive tout en vivant dans des pavillons de banlieue, non ? 

Fabrice Gilbert : Douglas Pearce est antisémite et homosexuel. Après je pense qu'il fait une grande différence entre ce qu'il fait musicalement et ce qu'il est. Moi je déteste la stigmatisation. Un des trucs qui m'énerve en termes de pensée unique, c'est que si on prend le cas de Douglas Pearce, il n'aurait pas le droit d'être stigmatisé en tant qu'homosexuel mais il faudrait le stigmatiser en tant qu'antisémite.

Je ne cautionne pas l'antisémitisme, entendons nous bien. Mais en fait, ce qui m'intéresse derrière tout ça, c'est la liberté. C'est mon obsession depuis des années : l'anticapitalisme et la liberté. De chacun. Donc, quelqu'un qui développe même des idées politiques que tu n'aimes pas, il faut le laisser parler. Si le peuple est assez con pour faire arriver le Front National au deuxième tour, il ne s'agit pas de l'écouter et de faire accéder le Front National chez les députés ou dans le gouvernement.

Mais il faut quand même les écouter ces gens qui ont voté Front National. Cela ne veut pas dire qu'il faut écouter les propos racistes et être raciste. Je déteste cette espèce de stigmatisation gauchiste vis-à-vis des électeurs du Front National, tout en revendiquant qu'on est tous les cinq profondément de gauche dans le groupe Frustration.

Mais moi la gauche Télérama bien pensante m'emmerde. Moi dans mon boulot à Kiloutou j'ai travaillé avec des noirs et des maghrébins. Je sais quels problèmes ils ont, je sais ce que je peux leur reprocher au niveau de la vie quotidienne, là où ça peut coincer, en termes de respect de la femme, des homosexuels par exemple.

On est tout le temps stigmatisés quand on fait du rock sur certaines choses mais il ne faut pas oublier qu'il y a des groupes de reggae qui ne supportent pas l'homosexualité. Alors que pour moi c'est vraiment pas un problème, chacun fait ce qu'il veut. Liberté. Quand Douglas Pearce scandait en concert "Ou est Klaus Barbie ?", il ajoutait aussi dans les derniers concerts "Ou est Kadhafi ? Ou est Ben Laden ?". Il faut regarder derrière les rideaux de fumée. Pourquoi Kadhafi a été tué ? Pourquoi oublie-t-on si vite que Ben Laden était copain avec la famille Bush ?

Concertlive : "Empires of shames" ressemble plus au premier album "Relax" et le premier titre sonne même un peu Fugazi, quelles sont vos influences américaines ?   

Fabrice Gilbert : On aime bien les premiers Fugazi. Dans les références américaines, il y a aussi Sonic Youth, le Velvet Underground, Black Flag.

Toute la scène américaine vraiment hardcore. Je vais te montrer quelque chose (il soulève ses pantalons pour montrer des tatouages sur le bas de ses jambes). Là tu vois : Black Flag. Et là Death In June de l'autre côté.

Concertlive : Et là, "Unknown Pleasures"...

Fabrice Gilbert : Oui entres autres. J'en suis couvert. J'ai tout le dos qui est recouvert de tatouages Death In June. Mais je ne suis pas Mr Frustration, je ne suis qu'1/5, même si ce que je développe, c'est ce qu'on pense tous les cinq. On est vraiment d'une sensibilité de gauche. Mais vraiment très très dure. D'aucuns diraient par rapport aux goûts qu'on a qu'on peut paraître un peu fascisants mais ce n'est pas le problème.

Or à un moment donné il faut arrêter le monde des Bisounours. Ce n'est pas le monde dans lequel on vit. D'ailleurs quand tu discutes avec des gens d'autres ethnies qui ont de la culture et qui sont intelligents, tu t'aperçois qu'il n'y absolument aucun trouble entre toi et eux. Je pense qu'à force de lisser absolument tous les problèmes qu'il peut y avoir entre ethnies, races, appelle ça comme tu veux, on finit par laisser les problèmes subsister alors qu'il faut tailler dans le gras. Dans le vif du sujet.

Dans ma tête, tout ça se tient même si je le vis avec souffrance. Pour en revenir aux pavillons de banlieue, l'idée d'une certaine normalité, on revient à l'idée d'anticapitalisme. Je suis comme tout le monde, quand j'ai des problèmes sur mon compte en banque je suis anxieux aussi. Mais ce qui m'intéresse chez Mr Hulot, la working class, c'est ce qu'on retrouve aussi chez les africains, se contenter de pas grand chose, ne pas être jaloux de son voisin. Moi je ne suis jaloux de personne en fait.

Ce que j'ai dans ma vie me suffit, je n'ai pas d'ambitions. Le monde ne s'en sortira que dans l'humilité, en étant pas jaloux les uns des autres. C'est ce que je dis dans "Excess" : "Une fois que ton frigo est plein, une fois que tu as le nombre d'amis qui te suffit dans ton coeur, tu n'as pas besoin d'avoir tant d'"amis" sur Facebook." Ce n'est qu'un avis bien sûr, je vis très bien comme ça même si je me sens très seul des fois. 

Concertlive : Vous avez collaboré avec Sleaford Mods sur scène, quelles formes futures vont pouvoir revêtir les liens noués avec eux ? 

Fabrice Gilbert : Cela va certainement se reproduire. Il y a des chances qu'on travaille cet hiver ensemble. Je ne sais pas encore quelle va être la teneur du travail. 

Concertlive : Est-ce que ce qui a pu vous rapprocher c'est le fait que vous êtes...

Fabrice Gilbert : Des têtes de cons. 

Concertlive : ...des gens qui se sont lancés dans la musique sur le tard, qui ont commencé à réussir à l'approche de la cinquantaine ?

Fabrice Gilbert : Eux ils vont beaucoup réussir, nous on va rien réussir du tout on va continuer notre petit bonhomme de chemin. On connait nos limites, on sait ce qu'on va faire et ce qu'on ne va pas faire, c'est tout. 

Concertlive : Pourquoi allez vous mettre la pédale douce sur les concerts en France ? 

Fabrice Gilbert : On a fait pas mal de salles là on veut souffler un peu pour repartir en studio. On veut se concentrer sur les dates à l'étranger. On a des tournées qui vont arriver pour là bas. Là on part au Canada dans deux semaines, en juin. On a déjà joué aux Etats-Unis, quelques dates à New York, on a joué en Russie, au Japon, on est allé à La Réunion même si c'est en France cela reste quand même loin. 

On est pas mal sollicités. 

Concertlive : Cela vous dirait de jouer en Afrique ? 

Fabrice Gilbert : Absolument. 

Concertlive : Ce qu'a tenté Cheveu, qui sont sur le même label que vous, avec Group Doueh, c'était quelque chose d'assez courageux et révolutionnaire, pourquoi pas vous ? 

Fabrice Gilbert : Par rapport à la musique qu'on fait, ce ne serait pas facile. Ce n'est qu'une histoire de coïncidences musicales. Tu vois par exemple je ne suis pas handicapé mais on va pourtant bosser cet hiver avec le "White classical ensemble", un des groupes de notre label qui n'est constitué que d'handicapés en Belgique. Là la distance ne sera pas géographique mais sera plus liée au fait qu'on va travailler avec des personnes qui viennent un peu d'une autre planète. 

Je sais foncièrement que j'ai un discours qui n'est pas du tout classique. Je souffre, ça me rend seul mais je préfère ça que de développer une espèce d'hypocrisie. Surtout je crois que d'oser aborder la xénophobie et le racisme que chaque personne a naturellement au fond de soi, ça évite justement de tomber dans ces travers là. L'important, ce sont les communions d'âme. Le groupe qui m'a appris à réfléchir comme ça, c'est le groupe dans lequel mon guitariste est guitariste, Warum Joe. Un groupe qui m'a appris à penser par moi même.  

Le bouddhisme par exemple te permet de développer une espèce de résilience qui te fait comprendre que tu vis toujours seul. Bon tu ne peux jamais vivre complètement seul à moins d'aller le faire dans la forêt en ermite. Moi j'ai décidé de vivre dans la cité. Mais en ayant en tête que si tu ne veux pas qu'on te gâche la vie, il ne faut pas que tu gâches celle des autres.

C'est ce que plein de gens n'ont pas compris. Ces gens qui croient détenir la pensée juste, intellectuelle, ne l'ont tellement pas compris qu'ils sont en train de tuer volontairement les classes moyennes qui réfléchissent et laissent les classes populaires s'embarquer dans des pensées atroces comme la grosse dame blonde qui était au deuxième tour. La preuve c'est que le FN n'a absolument rien à proposer. Mais il n'en demeure pas moins un vrai problème. Je connais plein d'anciens socialistes qui votent FN. On se dispute beaucoup. 

Si on veut lutter contre les extrêmes, il faut les laisser parler. Le discours s'écroule tout seul, de lui même, la bête s'affaisse. C'est ce que développent des gens comme Coil. Il faut laisser la bête s'écrouler sur elle même. Le truc antifa vieillissant années 70 à la Charlie Hebdo qui dit qu'il faut péter la gueule aux fafs, ça ne suffit plus.

Bien sûr que oui que dans une soirée il faut parfois se battre contre ces gens là. Mais il faut surtout laisser les gens s'exprimer, montrer leur bêtise d'eux mêmes. Cela ne sert à rien de mettre un bout de scotch sur la gueule. Un chien qui a envie de mordre cela ne sert à rien de le museler, il mordra un peu plus tard quand même.

Il vaut mieux le laisser s'égosiller et aboyer au bout d'un moment il sera tellement fatigué il n'aura plus de voix il ira crever dans un coin. En plus si il y a bien un truc que font super bien les extrémistes, c'est se bouffer les uns les autres, entre eux. Cela marche super bien car ils ont des énormes egos. Moi j'aime bien me considérer comme "individualiste altruiste" finalement.    

Je suis super énervé contre les gens, c'est je pense un point commun avec Sleaford Mods. Le truc qui m'énerve actuellement c'est que j'ai une rage contre la société épouvantable alors que je n'ai même pas mon bac. C'est pourtant tellement facile d'être clairvoyant par rapport aux sirènes. Personnellement je n'ai pas envie d'être attaché au mat comme Ulysse pour résister aux sirènes. Moi j'ai envie de les regarder en face et d'aller leur dire d'aller se faire téter les yeux ailleurs. Ma liberté elle est là. Arriver à lutter contre le pire ennemi qu'on a : soi même. Je préfère crever seul mais digne. Et surtout en paix avec moi même. 

Concertlive : Les silhouettes vous représentant qui viennent d'être posées sur les murs de la Fabrique à Nantes m'ont rappelé celles des Clash qui avaient été installées à Paris lors de l'exposition Europunk à La Villette. Vous vous étiez d'ailleurs produits en première partie des Buzzcocks à cette occasion, qui ont aussi joué juste avant vous à Nantes. Vous marchez dans les pas des Buzzcocks ? 

Fabrice Gilbert : C'est la même personne qui a posé le collage de The Clash que le nôtre, Poch. On adore les Buzzcocks, c'est le groupe préféré de mon guitariste avec Devo. Moi c'est ma limite en termes pop, avec The Wedding Present

Concertlive : Par rapport à la scène, on a l'impression que vous utilisez le synthé comme une guitare, à quoi ça tient ? 

Fabrice Gilbert : C'est d'ailleurs un bassiste qui en joue. En fait, on a commencé sans synthétiseur. On a vite tourné en rond on a donc proposé à Fred de nous rejoindre. Il est bassiste au départ mais de toutes façons notre guitariste ne joue pas de la guitare comme un "guitar hero", il ne fait jamais de solos de toute façon il ne sait pas les faire. Moi je préfère chanter qu'écrire des paroles. Je pense que le chant arrive à faire passer plus d'émotions en lui même que les paroles qu'il transmet. C'est pour cela que le groupe est assez homogène, on est tous les cinq pas très très bons. 

Prochaines dates : 

1er juillet 2017 festival Europavox à Clermont-Ferrand

8 juillet 2017 festival Terres du Son à Monts

29 juillet 2017 festival au Pont du Rock à Malestroit