Concertlive: Entre ton album précédent et celui-ci « Les Inséparables », il y a eu un événement personnel important dans ta vie qui est la naissance de ton fils. C'est aussi un thème important de l'album. Qu'est-ce que la paternité a changé dans ta vie?
Corneille: La paternité m'a d'abord aidé à me débarrasser de mon ego puisque l'on est au service d'un petit être humain. J'étais dans un état de grande vulnérabilité et je me suis débarrassé de « petits habillages » qui construisent un personnage au fur et à mesure d'une carrière pour finalement retrouver toute la simplicité d'un homme complètement paumé parce que tout est nouveau dans sa vie et en même temps qui est dans une espèce d'euphorie. La paternité m'a apporté tout cela avec encore plus d'honnêteté envers moi-même et plus d'humilité. Cela a été un changement majeur dans ma vie et cela a influencé tout l'album.
CL: L'identité est un thème récurrent chez toi. Est-ce que tu perçois le monde différemment depuis que tu es père?
Corneille : Oui forcément. Je revisite le thème de l'identité de manière encore plus engagée puisque mon fils, par son grand métissage, à savoir portugais, canadien et rwandais à la fois, me force encore plus à remettre ce thème-là sur la table et à m'exprimer sur mon identité, une identité de plus en plus fragmentée, que je partage avec beaucoup de gens de ma génération et de plus jeunes. Encore une fois, la naissance de mon fils m'a donné envie de reparler de certains thèmes que j'ai déjà visité auparavant mais avec plus de conviction, plus d'engagement.
CL: Il y a un titre qui parle spécifiquement de ton fils, c'est "Tout ce que tu pourras". Quel est le sens de cette formule?
Corneille : Je dis « tout ce que tu pourras » pour ne pas dire « tout ce que tu désires ». C'est la phrase un peu classique que l'on dit à ceux que l'on aime : « je te souhaite tout ce que tu désires ». Or j'ai très vite compris en voyant le rapport que j'entretiens avec mon fils mais aussi de ce que je vois autour de moi, que ce que l'on désire peut très vite être influencé par ce que les parents souhaitent ou désirent pour nous. Et je ne suis pas à l'abri, même inconsciemment, d'avoir un impact sur les souhaits de mon fils. Si jamais cela devait arriver, je lui souhaite ce qui sera en ses capacités à lui et évidemment ce que lui désireras. Je ne veux pas lui mettre de pression. S'il décide de se surpasser, d'être dans la perfection, qu'il le fasse par rapport à lui et non par rapport à ce que moi ou sa mère exigerait de lui.
CL: Dans cet album, tu parles de guerre mais également de fraternité, d'espoir. C'est un message positif. Tu as confiance en l'être humain?
Corneille: J'ai confiance. Je ne sais pas si c'est par naïveté ou par manque de lucidité mais j'ai envie de croire que le monde dans lequel j'élève mon fils sera sain, en tout cas relativement sain. J'espère qu'il évoluera, qu'il s'améliorera. Je suis de nature optimiste pour moi-même, je le suis davantage pour mon fils. Est-ce par choix délibéré ? Est-ce réaliste ? En tout cas, c'est dans ma nature d'être optimiste.
CL: Pourquoi ce titre d'album, "Les inséparables"?
Corneille : Je me suis rendu compte en réécoutant l'album que, autant le thème de la paternité était récurrent, autant la notion de l'unité planait autour des différentes chansons. Qui dit paternité dit famille avec un désir de rester uni surtout dans une société où de plus en plus de familles se déchirent, ne serait-ce que par le divorce. Nous sommes dans une société où tout est médiatisé, sur-médiatisé même, où l'on a accès à beaucoup d'informations et il est très facile d'instrumentaliser la notion d'identité justement pour tirer les gens d'un bord ou de l'autre. Oui, il y a un risque de division, on a toujours été divisé ce n'est pas nouveau. Sauf qu'aujourd'hui, on le ressent beaucoup plus parce que l'information et l'expression de l'opinion est tellement démocratisée que l'on a l'impression que c'est partout et que l'on ne parle que de ça. Notre société a bien changé donc il y a un petit clash générationnel. Il y a des gens pour qui, la notion d'identité était très simple : on venait d'un endroit, on y grandissait, les enfant et petits-enfants même chose. Aujourd'hui, on vient un petit peu d'ailleurs, on n'est pas à l'abri de fonder une famille avec quelqu'un qui ne vient pas du tout du même coin que nous mais avec qui on a des affinités culturelles, parce que la culture voyage. Les cultures sont aujourd'hui plurielles, on parle de multi-culturalisme. Et donc cette notion d'unité était là tout au long de l'album et en plus je trouvais que le titre « Les inséparables » sonnait bien.
CL: J'ai lu que tu avais écrit cette chanson en réaction au débat sur l'identité nationale en France. Je ne sais pas si au Canada il y a eu ce genre de débats...
Corneille: En Amérique du Nord, les gens jouent un petit peu à l'autruche lorsqu'il s'agit de ce genre de sujet, à l'inverse de la France où on en parle un peu trop. On est tous nostalgiques de ce que l'on connaît. Alors quand les gens parlent d'une France qui serait plus homogène, où tout le monde serait casé par catégorie, cette France-là n'existe plus. C'est fini ça et cela n'existera plus par la force des choses. Je pense que ce sont des gens qui sont nostalgiques d'une époque qui est en train de disparaître. Je l'entends bien, la nostalgie est humaine après tout. Je préfère que l'on en parle quitte à ce que cela nous gave que de ne pas en parler et faire comme si ce malaise n'existait pas. Le malaise identitaire existe bien. Aux Etats-Unis c'est leur grand problème : le racisme, la xénophobie sont omniprésents. Le pays a été bâti sur ce problème-là. Et ils n'en parlent pas. C'est tabou. Il y a un danger que cela éclate à un moment donné. J'ai donc écrit cette chanson en réaction à ce débat, moins pour réagir mais pour participer à ma manière.
CL: D'un point de vue musical, tu as invité des artistes du milieu du rap français. Pourquoi cette incursion dans le hip-hop français?
Corneille: C'est quelque chose qui fait partie de ma culture musicale. Celle-ci est avant tout basée sur le hip-hop et le R'n'B américains, dans laquelle il est fréquent que les chanteurs et les rappeurs collaborent. Les chanteurs invitent les rappeurs sur leurs albums et vice versa. J'ai toujours voulu le faire sauf qu'en faisant de la chanson en français, il était important pour moi de bien me définir en tant qu'artiste dans un style qui n'était pas très bien installé dans la tradition musicale française, à savoir le R'n'B et la soul. Je n'ai donc pas voulu trop m'éparpiller au départ. Sur ce nouvel album, je me sentais près, j'avais envie de le faire. Cela a commencé par la demande de TLF, qui voulait que je participe sur un titre. Ce dernier a beaucoup plu d'ailleurs même si je savais très bien qu'il existait un danger à collaborer avec ces artistes parce que le hip-hop est encore mal compris en France, où il est souvent stigmatisé. Or « Le meilleur du monde » avec TLF m'a ouvert des portes car il a plu à des gens qui avaient pas mal d'a-priori sur le hip-hop. De là je me suis dit que je pouvais y aller et me faire plaisir. Faire finalement ce que j'ai toujours voulu faire et en parfait accord avec ma culture musicale. De là, j'ai invité La Fouine et Soprano sur mon disque.
CL: Il y a également Lokua Kanza comme invité sur l'album...
Corneille: Pour moi, Lokua Kanza est un mentor. J'ai déjà fait un duo avec lui sur son album, sur un titre qui s'intitulait « Plus vivant ». C'est quelqu'un que je consulte régulièrement. Presque à chaque album, je lui envoie mes maquettes pour avoir son avis. C'est mon grand frère. C'est quelqu'un que j'admire depuis des années et d'après moi un des plus grands artistes de sa génération, pas seulement pour la world music mais en général. Je gagne toujours à l'écouter et avoir ses retours sur ma musique. Et j'avais toujours dans la tête l'idée de collaborer avec lui, au-delà du simple duo. J'avais besoin de lui pour m'apporter une pâte authentiquement congolaise sur deux morceaux. C'est ce que je lui ai demandé et il a accepté généreusement de le faire.
CL: Cela fait presque dix ans que tu mènes une carrière solo. Avec le recul, as-tu des regrets ? Y-a-t-il des choses que tu ne referais pas ou au contraire tu assumes tout?
Corneille: J'assume tout! Les hauts m'ont permis d'être là où je suis aujourd'hui au niveau de ma carrière et d'avoir ce capital de notoriété. Parce qu'il ne faut pas se mentir. J'ai un accès relativement facile à certains médias par ce capital-là. Et ce sont les hauts de ma carrière qui me l'ont donné. Non seulement je les assume mais je leur suis très reconnaissant. C'est grâce à ces succès que j'ai rencontré mon public. Après, grâce aux bas, j'ai pu me reconstruire et retrouver un rapport très sain avec mon métier. Les bas font partie de l'évolution de toute personne. C'est commun à tous : il y a des hauts, il y a des bas. Et c'est dans les bas qu'on se forge notre force de caractère et notre personnalité. Il en faut donc et je suis reconnaissant là aussi. Après en ce qui me concerne, les bas sont tout de même relatifs. Bien sûr que tout va paraître petit par rapport à « Parce qu'on vient de loin » ou « Les marchands de rêve ».
CL: Et chanter en anglais c'est quelque chose que tu referais?
Corneille: Complètement. J'ai appris à aimer la musique avec la langue anglaise, donc cela fait partie de qui je suis également. Je créé par besoin. Lorsque je fais un album, je le fais parce qu'il y a une envie très précise et un besoin urgent de faire quelque chose de très spécifique. Là j'ai envie de chanter en français parce que cela m'a manqué, parce que le public franaçais m'a manqué, le défi de chanter en français me manquait aussi. Un jour je referai un autre album en anglais, mais il faut que l'envie me vienne. Aujourd'hui j'ai une famille, j'ai envie d'être plus sédentaire, j'ai moins l'envie de m'éparpiller partout, de voyager au Japon ou aux Etats-Unis. Un album en anglais donne cette opportunité là mais c'est fatigant. Actuellement, j'ai envie de me poser et de me concentrer sur la France.
CL: Il y a la scène qui arrive. Que peux-tu nous dire sur la tournée à venir?
Corneille: J'ai une nouvelle équipe de musiciens, des français alors que pendant longtemps je tournais avec des musiciens canadiens. Il y aura également du nouveau matériel notamment grâce au nouvel album. Je prend un plaisir fou à faire des concerts. L'an prochain, je fêterai mes dix ans de carrière avec énormément de titres passés en radio, énormément de titres que les gens connaissent, donc je suis moins dans la performance, je suis moins dans la démarche d'aller convaincre le public. Je suis dans le partage. C'est une fête que je partage avec le public, je prend réellement du plaisir ! 2012 sera une année spéciale pour moi parce que je fêterai mes dix ans de carrière. Dix ans depuis ma première scène française. Je pense que ma prochaine tournée va être chargé en émotion.
CL: Des invités sur cette tournée?
Corneille: Oui! J'essaierai de faire venir des invités selon les disponibilités de chacun. Evidemment je n'ai pas choisi des artistes moindres de la scène française. J'essaierai d'inviter La Fouine sur une date parisienne, Soprano sur une date marseillaise, TLF pareil. Le plus possible, j'essaierai d'inclure des invités sur mes différentes dates.
Propos recueillis par Aymeric Val
Retranscription Emilie Leoni





Publier un nouveau commentaire