551364
article Pop
jeu, 18/02/2016 - 09:18, par Nicolas Mollé

Jean-Benoît Dunckel de Starwalker : "Avec Air nous n'étions pas là pour danser mais pour planer"

DR
L'album de Starwalker est le fruit d'une émulation créative entre Keren Ann, Barði Jóhannsson de Bang Gang et surtout Jean-Benoît Dunckel de Air, duo à la fois symbole et à part de la French Touch. Ce courant et cette ère où la musique française voyageait en classe internationale. De cette époque, le musicien a gardé un goût pour les paysages sonores planants. Une fascination qui a trouvé dans le nouvel eldorado islandais une terre d'attache. Entretien.

Concertlive : Le projet Starwalker est le fruit d'une rencontre entre vous, Keren Ann et Barði Jóhannsson de Bang Gang. Comment vous êtes vous rencontrés ?

Jean-Benoît Dunckel : Nous nous sommes connus à un festival où jouait Air, grâce à une amie photographe. Au départ, avec Bardi, nous devions juste faire un titre ensemble mais il y a eu une sorte de "crush" entre nous et nous sommes partis sur un album entier. Dans ce projet, nous avons développé un rapport très particulier à l'image, c'est vraiment le fruit d'une rencontre entre les paysages de l'Islande et une musique très planante. 

Concertlive : Ce disque est-il une collection de chansons ou un album concept ? Quel est son fil conducteur selon vous ?  

Jean-Benoît Dunckel : Le concept, ce sont nos voix. Les titres ont été avant tout composés pour être chantés. Avec par exemple "Come and stay", qui est un peu notre morceau Walt Disney, un titre ultra harmonieux, avec une ambiance féerique, qui pourrait très bien s'adresser aux enfants. 

Concertlive : Comment Starwalker va-t-il exister sur scène ?

Jean-Benoît Dunckel : On ne fera pas de dates. Barði Jóhannsson va présenter un projet à lui de son côté, on fera aussi quelques lives pour la radio. En revanche, nous avons donné l'an dernier en Islande deux concerts au Festival Sónar de Reykjavík. C'était tout simplement génial. Le public était composé de branchés islandais, le son était dément, cela s'est déroulé à l'Opéra House de Reykjavik, un endroit à l'acoustique incroyable où se déroulent ordinairement des concerts là-bas.  

Concertlive : En Islande, la politique se réinvente complètement depuis la montée du Parti Pirate précédée par l'accession d'un punk à la mairie de Reykjavík. De quelle façon avez vous vécu cela sur place, vous qui avez toujours eu avec Air une image de groupe « versaillais », BCBG ?

Jean-Benoît Dunckel : Avec Air, je ne fais pas de politique. Non pas que je n'ai pas d'idées bien affirmées sur le sujet. Mais pour moi, la musique relève avant tout de la poésie. C'est un monde dédié à la rêverie et à l'imaginaire. Pour moi, la politique, le social relèvent de la dimension humaine quand le champ de la musique est plutôt galactique !   

Mais c'est vrai que ce qui se passe en Islande est unique. C'est à la fois un pays scandinave, organisé, avec des moyens. Et un endroit aux proportions très différentes des nôtres. L'Islande, c'est finalement la population du 18ème arrondissement de Paris étalée sur un territoire représentant le quart de la France. Non pas une utopie mais indéniablement une micro-société par rapport à notre pays de 60 millions d'habitants. C'est probablement le lieu le plus calme qui soit. On n'y voit pas de policiers. Il n'y aucune délinquance.

C'est un pays très à part. Y compris dans la gestion de leur énergie. Ils peuvent faire de la géothermie et ont même l'espérance de se passer du pétrole. J'ai vraiment adoré cet endroit, j'y suis retourné 5 ou 6 fois. Le seul bémol, c'est qu'il peut y faire très très froid. 

En dehors de cela, c'est vraiment l'Eldorado du Nord. On y est en communication avec le ciel, la montagne et la mer. C'est aussi à bien des égards le pays du futur. Car quand le "global warming", le réchauffement climatique général va s'accentuer, il y fera frais. La mer a vraiment une dimension spectaculaire là bas.

Avec la fonte des glaces qui permet de nouveaux corridors pour le trafic maritime, c'est un pays en plein boom économique. L'Islande est née de l'interaction entre deux zones, la scandinave et l'américaine. Il ne faut pas oublier que les Etats-Unis y ont installé une base il y a trente ans, l'armée y a implanté ses technologies. Une société qui s'est nourrie de deux apports civilisationnels. En avance. Et qui a développé un rapport très particulier à la nature. 

Concertlive : Donc, la conscience des enjeux liés à l'environnement constituerait une forme possible de votre engagement en tant qu'artiste ? 

Jean-Benoît Dunckel : Evidemment puisqu'on a très souvent affaire à des gens qui sont dans une optique totalement aveugle, qui veulent continuer à croître selon le même modèle, tant qu'il y aura un dernier dollar à faire, même si tout le monde meurt. 

Concertlive : Est-ce la raison pour laquelle vous allez jouer cet été au festival We Love Green, un événement qui se présente comme pionnier en la matière ? 

Jean-Benoît Dunckel : Oui, c'est bien d'injecter une notion écologique dans le monde de la musique. Même si il ne faut pas être naïf et être aussi conscient que ce sont surtout les processus industriels qu'il faut remettre en cause. 

Concertlive : Poursuivons sur Air si vous voulez bien. Vous allez aussi jouer dans cinq grands festivals européens cet été. Un nouvel album serait-il en germe ? 

Jean-Benoît Dunckel : Non, il n'y aura pas de nouvelle production. Il s'agit juste de live. Nous sommes actuellement en train de travailler le concept scénique. Je ne sais pas si je vais bien me faire comprendre mais nous voulons aboutir à quelque chose de singulier plutôt que "tendance".  

Concertlive : Votre dernier album, c'était "Music for museum" en 2014, était-il une référence à Brian Eno et à ses "Music for films", "Music for Airports" ?

Jean-Benoît Dunckel : Non, pas forcément même si j'adore Brian Eno. C'était surtout un disque dispositif pour un musée, joué sur six enceintes avec la volonté d'aboutir à une spatialisation de la musique et du son.

Concertlive : Proche de cette approche éthérée, le titre "Demeter" de Starwalker est-il un hommage aux albums berlinois de David Bowie produits par Brian Eno ?  

Jean-Benoît Dunckel : C'est vrai que ce titre est pourvu d'une atmosphère très spatiale, avec beaucoup de textures. 

Concertlive : Comment avez vous vécu la disparition de David Bowie, vous qui aviez croisé sa route au cours de la période "Heathen" avec le remix de "A better future" ?

Jean-Benoît Dunckel : C'était un artiste très important pour moi. Mais je ne me rendais pas compte de son influence sur ma vie entière. Il a suffi qu'il s'efface pour qu'un important point de repère se mette à manquer. Comme un changement de température, comme si disparaissant un pôle musical entier.

Lorsque à sa mort tout le monde s'est mis beaucoup à reparler de lui, je me suis aperçu que, depuis des années, j'avais régulièrement pris l'habitude d'écouter par périodes trois ou quatre de ses albums, surtout en vinyle. Un peu comme je peux le faire pour les Beatles. Tout récemment, j'ai donc revécu un plaisir intense à me replonger dans "Scary Monsters", "Low", "Heroes" ou même "Ziggy Stardust".

Concertlive : Avec le recul, que pensez-vous du terme et de l’aventure « French Touch » ?

Jean-Benoît Dunckel : Cela a été inventé par les journalistes français, rappelons-le quand même. Car la presse anglophone aurait plutôt tendance à appliquer ce type de formule à la cuisine et au cinéma. Mais c'était tout de même selon moi le dernier grand courant musical et même au delà, artistique.

La dernière fois que s'est inventé à Paris quelque chose dans le domaine de la musique, de la mode, de la pub et, plus tard, par répercussions, dans le cinéma. Qu'une génération d'artistes français est allée dans la même direction. Ceci dit, avec des gens comme Breakbot ou Justice, les enfants de la French Touch prolongent le mouvement. 

Le pôle Air était de toute façon très à part de l'ensemble de cette vague, nous, nous n'étions pas là pour danser mais surtout pour planer.

Concertlive : Quel regard jetez-vous sur le parcours de vos « confrères » de l’époque Daft Punk, Etienne de Crécy ?

Jean-Benoît Dunckel : Tout repose dans la volonté de transformation. De faire la même chose ou pas. Il faut toujours se réinventer. C'est d'ailleurs le message que nous a légués David Bowie.

Qui reste très valable dans tous les domaines de la création. Que ce soit dans l'histoire du rock ou de la marqueterie, il faut rester moderne et toujours essayer de produire quelque chose qui n'a jamais été fait. Quitte à prolonger parfois une direction artistique un peu oubliée comme, par exemple, en musique, le Krautrock de Cluster ou Kraftwerk. C'est ce que Air est parvenu à faire, surtout au début.

Concertlive : Nous parlions de Brian Eno tout à l'heure, il avait réussi à créer un esprit collectif autour de la No Wave avec la compilation "No New-York", pourquoi n’y-a-t-il jamais eu de grand concert ou de concept album réunissant les principaux membres de la « confrérie French Touch» ?

Jean-Benoît Dunckel : C'est vrai. Mais nous étions tous autant que nous sommes avant tous concurrents ! 

Concertlive : C'était un mouvement trop individualiste pour ça ? 

Jean-Benoît Dunckel : C'était surtout un mouvement qui aspirait à l'indépendance, c'est cela qui était intéressant. On avait décidé de s'occuper de nous même et ce de façon internationale. Dans une autre économie en train d'émerger, qui commençait à ne plus avoir forcément besoin des maisons de disques pour être programmé en tant que DJ ou donner des concerts, dans notre cas. J'ajoute que notre schéma à nous Air était particulier, nous étions surtout indépendants en édition car nous sommes avant tout des compositeurs. On voulait avant tout enregistrer, travailler en studio.

C'est d'ailleurs ce que j'ai toujours voulu continuer à faire. De vrais disques de producteur. Avec des prises de risques et la recherche de texture. Pour Starwalker, on a passé beaucoup de temps en studio, le mix a été assez élaboré, plus long qu'habituellement, on y a bien passé trois mois, un travail plus ou moins étalé. C'est aussi un projet vocal, rappelons-le.

Concertlive : Mais n'est ce pas un peu vain de passer autant de temps à travailler les détails sonores dans une époque qui privilégie le numérique, l'écoute sur ordinateur, loin des canons audiophiles ?  

Jean-Benoît Dunckel : Je vais être un peu prétentieux mais je fais certes de la musique pour les gens d'aujourd'hui mais aussi pour ceux du futur (petit rire). Je crois que l'arrivée de la haute-définition va de nouveau bousculer l'ordre établi. On voit aussi que le vinyle revient comme jamais.

L'enregistrement va redevenir quelque chose de valeureux. Le web a fait progresser les choses dans une certaine direction mais comme l'humain ne cesse jamais de s'améliorer, il y aura d'autres transformations. De toutes façons, l'aspect le plus vital reste que les gens trouvent que Starwalker tient la route. Dans un deuxième temps, on a choisi de privilégier les images avec des clips travaillés. Le fait que le disque sorte en vinyle est aussi hyper important.