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jeu, 26/11/2015 - 10:21, par Nicolas Mollé

Les fondus au noir d'"In Dreams : David Lynch Revisited" à Nantes

Jehnny Beth (Savages) DR
Dérangeant, étrange, onirique. Ces qualificatifs ont longtemps collé à la peau du cinéma de David Lynch, occultant pourtant par exemple qu'il est aussi un grand créateur de formes et un visionnaire pop. La tâche dévolue à David Coulter de revisiter les musiques qui ont hanté les films du cinéaste était tout sauf aisée. L'instigateur du projet "In Dreams : David Lynch Revisited" s'en est pourtant acquitté avec brio, grâce à un casting composite largement pioché dans la grande famille du rock indé anglais. Vedettes confirmées ou en devenir, de Stuart Staples des Tindersticks à Jehnny Beth des Savages, toutes présentes sur la scène de la Cité, le Centre des Congrès de Nantes, lundi 23 novembre 2015. Reportage.

En cette soirée du lundi 23 novembre 2015, Nantes mesure sa chance. Malgré la psychose autour des attentats, les travées de la Cité des Congrès sont pleines. Après le Barbican Centre à Londres, l'Opéra de Sydney ou la Philarmonie 2 à Paris, la cité des Ducs de Bretagne accueille en effet le spectacle "In Dreams : David Lynch Revisited"

Sorte de jeu de rôle grandeur nature mobilisant une trentaine de personnes, musiciens, artistes, techniciens responsables d'un jeu de lumières de haut vol. Sous la férule de David Coulter, initiateur du projet, directeur musical autant que metteur en scène de rencontres artistiques aussi improbables que celle de Stuart Staples des Tindersticks avec la chanson "Falling" de Julee Cruise.

Un titre emblématique d'une certaine langueur vénéneuse affectionnée par David Lynch. Le réalisateur utilise en effet régulièrement des motifs musicaux pour ciseler sa mise en scène jamais avare en scènes coup de poings, profondément dérangeantes. 

C'est d'ailleurs à David Coulter lui même qu'on doit le premier choc. Lorsqu'il s'avance dans une lumière crue du fond de la scène, un rictus sardonique au visage, faisant, lui,  face au public, un objet menaçant au poing. Qui s'avère non pas une kalachnikov mais une scie. Avec laquelle cet ancien collaborateur de Test Departement va donner le ton, le son. En s'attaquant rageusement à une bûche disposée à cet effet sur la scène.

Référence évidente à la femme à la bûche de la série Twin Peaks de David Lynch. Une manière à la fois de s'ancrer inévitablement dans un héritage et des codes. Tout en s'y attaquant sur un ton acide, pour les mettre en pièces, les recycler, leur faire vivre une nouvelle vie. 

S. Amroussi-Gilissen

La chanteuse australienne Sophia Brous (ci-dessus), dans son costume de madone diffractée, haut perchée sur ses talons, est la première figure à arpenter la scène. Elle incarne les représentantes de cette famille lynchienne de "Mater Dolorosa" dignes du final de "Mulholland Drive", dans le club Silencio. Ses allers-retours sur les planches, dans une demi-pénombre étudiée s'effectuent comme dans un rêve. 

Comme elles aussi tombées du ciel, portées par de savants éclairages sans qu'on se soit réellement aperçu de leur présence, les japonaises Miho Hatori et Yuka C Honda du duo pop déjanté Cibo Matto se livrent dans la foulée à un swamp rock dissonant. Gorgé de nappes synthétiques souffreteuses. Musique qui résonne comme une cavalcade marécageuse, sur fond de rythmes sourds, à en voir tomber ses oreilles sur le gazon impeccablement tondu de "Blue Velvet".  

Vient ensuite, dans un halo rougeoyant, Stuart Staples, guitare sèche à l'épaule. La salle retient son souffle. 

On identifie tout de suite la dégaine à la fois hâve et détachée du chanteur des Tindersticks. Parfait groupe pop rock de Notthingam qui sut allier nervosité noisy et tapis de velours symphoniques hérités des meilleures bandes-originales. Avec "Falling" de Julee Cruise, générique de la série télévisée Twin Peaks, lvocaliste a hérité d'un morceau de choix dans le répertoire pléthorique qui nourrit l'oeuvre de David Lynch.

Qu'il traite avec l'aisance et l'expertise d'un vieux routard de la scène, entre distance amusée et sincère respect de la mélancolie originelle. Grâce à l'atout de taille que lui offre son chant traînant inimitable, toujours en embuscade entre envolée nerveuse, carnassière, sensuelle et brusques a pics de spleen. 

Après avoir gratifié la foule recueillie d'un deuxième titre, Stuart Staples cède la place à une autre icône, montante, elle. Jehnny Beth des Savages, un des groupes rock les plus intrigants de ces dernières années, capables d'évoluer d'un post-punk arty hérité de Factory (plutôt Manchester que New York) à, pour leur prochain album, un déluge de guitares en fusion entre grunge et stoner rock, sous l'influence hardcore de Henri Rollins et de son Black Flag.

Habitée, expressive tout en cultivant une certaine dureté froide, l'artiste s'approprie facilement l'espace sonore. Poussant son chant dans ses retranchements, elle symbolise bien les tendances borderline des personnages féminins de Lynch, capables de douceur, icônes réconfortantes basculant facilement dans l'hystérie et le spasme nerveux.    

   

Après un entracte (car le spectacle dure deux heures, qui passent pourtant relativement vite), c'est au tour d'un autre classique des méandres musicaux lynchiens de passer la rampe de la scène : "Blue Velvet"

Un titre emblématique rapidement bousculé par Kirin J Callinan, qui vient en perturber le soyeux agencement, saloper le velours humecté de stridences de guitare électrique. Parfait tremplin vers le "I'm deranged" de David Bowie, sans qui le film "Lost Highway" ne serait après tout pas vraiment ce qu'il est.

La scène est ensuite envahie de joyeuses lutines qui viennent accrocher les notes colorées de leurs collants rouges et verts dans le bric à brac d'instruments réparti aux quatre coins de la scène : guitare, basse, batterie mais aussi harpe, violectra, ondes Martenot, Crystal Baschet. Aux Cibo Matto succèdent les trois fées clochette de Stealing Sheep, Rebecca Hawley, Emily Lansley et Lucy Mercer.   

Vient alors le moment d'un autre grand frisson : l'adaptation par Mick Harvey, collaborateur de l'ombre de Nick Cave, du "Wicked Game" de Chris Isaak. Parfaite guimauve scintillante des éclats de paillette des costumes période Las Vegas d'Elvis Presley. Tout autant que tire larmes crépusculaire hantant le plus "rock'n'roll" des films lynchiens, "Sailor & Lula".   

La séance s'achève. Les imperfections de la scène sont là, il y a du souffle, des tremblements, des hésitations. Contrairement aux films de Lynch où sont figés sur pellicule son maniaque sens du détail et sa science de la construction des plans. Mais quand vient le moment pour la troupe bigarrée de saltimbanques du rock anglais de saluer, cela se fait en tout cas en plusieurs salves.

Sous des crépitements d'applaudissements. Le spectacle commence pourtant comme il a débuté : par une référence au cauchemar du 13/11/2015 lorsque David Coulter déclare au public : "En ces temps troubles, nous espérons que vous avez rêvé ce soir."