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Peter Hook & The Light entre ferveur et noirceur (reportage)

Par Nicolas Mollé le 31/10/2017 - Dernière mise à jour : 27/02/2018

Peter Hook & The Light entre ferveur et noirceur (reportage)

Dans un Trianon en pleine communion, Peter Hook & The Light sont venus faire revivre samedi dernier à Paris des répertoires parmi les plus marquants et envoûtants de l’histoire du rock contemporain. Celui de New Order, dans un premier temps, entre enfance de l’art de la pop électronique et touchant désir d’une jeunesse anglaise modeste qui voulait faire vibrer les stades. Et surtout les chansons d’acier méphitique de Joy Division, trop rares sur scène pour qu’on rate l’occasion de s’y perdre, de pleurer de joie, une rage triste aux joues. Dans un clair-obscur magnifique, une trouée de volupté sombre.

 

 

Il y a 100 Peter Hook. Le jeune punk qui lança Warsaw à Manchester avec Ian Curtis. Le bassiste démentiel qui inventa un nouveau catéchisme rock avec Joy Division. Le défricheur qui conçut la musique électronique en version pop avec New Order. L’auteur de livres témoignages fourmillant d’anecdotes et de détails sur une des périodes les plus créatives du rock anglais. Le créateur contrarié en conflit avec ses pairs musiciens de New Order qui l’obligent à tourner seul. L’entrepreneur trop idéaliste qui faillit laisser sa chemise dans le mythique club La Haçienda. Ils sont 100 et pourtant c’est toujours le même qui fait face à la foule après toutes ces années, avec ses « boots » de motard et son collier de barbe soigné, figure un peu paternelle de musicien habité qui n’a jamais fait les choses à moitié.

 

Dans le décor légèrement fastueux du Trianon à Paris, dans ses salles à l’architecture voutée où ne dépareillerait pas la statuaire de pochettes de disques tels que Closer ou Love Will Tear Us Apart, c’est une génération entière qui s’est donnée rendez-vous. Celle qui, des quatre coins de la France, a pris l’habitude de converger autour de l’énorme mythologie rock engendrée par Joy Division. Celle, aussi, un peu plus féminine celle-là, qui s’est entichée des chansons vibrantes et des tintinnabulements rythmiques de New Order. Dreams never end.

 

C’est d’ailleurs par cette chanson de New Order que débute le spectacle. Un gang de routards mancuniens aguerri entoure un Peter Hook en pleine forme, qui se cabre, pointe le bras vers la foule, prend des poses façon pochette de London Calling, comme un autre illustre bassiste, le Paul Simonon de The Clash. Ponctue les a pics mélodiques de ses chansons cultes de rugissements virils façon Dave Gahan de Depeche Mode. Mais s’il y a bien quelque chose qui n’appartient qu’à lui, c’est ce jeu de basse gourmand, à la fois lent, minimal, mélancolique et envoutant.

 

S’ensuit, et là les yeux s’embuent légèrement, le Cries and whispers tiré du premier maxi de New Order. L’album de souvenirs défile, avec bien sûr l’inaltérable Blue Monday.

 

 

Il y a évidemment quelque chose d’à la fois émouvant et rassurant à contempler ce musicien issu de la « working class » anglaise, qui vit sa vie changée par le raz-de-marée punk. Faillit devenir un monstre aux Etats-Unis avec la première tournée là-bas de Joy Division (la pendaison suicide de Ian Curtis l’en empêcha).

 

Et choisit finalement, dans un étonnant sursaut d’intelligence artistique, de puiser dans la grammaire des musiques dansantes balbutiantes pour élaborer la pop de New Order. Quand il susurre, lâche des refrains frissonnants, fait des promesses romantiques à la foule, c’est un Peter Hook touchant qui se dévoile. Un éternel « lad » qui ne s’est jamais résolu à ressembler à Richard Branson et veut encore conquérir le coeur des jeunes filles.

 

 

En revanche, quand, après un entracte émaillé du Trans-Europe Express de Kraftwerk, le concert cède la place au répertoire de Joy Division, c’est encore un autre Peter Hook qui fait face au public. Rageur, ses yeux clairs écarquillés, habités de désespoir, convulsant son échine sous des canevas rythmiques insensés.

 

Quand ce concert là débute par l’intro monumentale de No love lost, comme un hurlement dans la nuit, on sait déjà qu’on n’en sortira pas indemne. Voilà la foule happée par la main de fer de Hooky, qui s’empresse de la faire se prosterner en délivrant dans la foulée un Disorder fatal. Le même titre qu’on retrouvait en introduction du premier album de Joy Division Unknown Pleasures. Et qui marqua au fer rouge la plupart de ceux qui l’écoutèrent.

 

Mais l’époque n’est plus tout à fait la même. Et beaucoup d’acteurs manquent à l’appel. Pour She’s lost control, le « backing band » a même renoncé à tenter de reproduire le son de batterie saturée enfantée à l’époque par le producteur mage Martin Hannett et se contente de lancer une séquence samplée depuis un clavier.

 

Pourtant Peter Hook est bien là, bouillant, dans le don total de sa personne, lui qui co-conçut les chansons rock de lave obsidienne les plus imputrescibles. Et de Ceremony à Komakino en passant par Transmission, le public se bat à son tour avec ses démons, des tueuses lardent l’obscurité de regards poignards, des géants de pierre aux mains tremblantes font grossir leurs ombres dans les recoins du Trianon.

 

Jusqu’à ce que Peter Hook s’adresse directement, dans une attendue mais néanmoins sincère supplique, à l’absent, à qui il dédie Love will tear us apart : « God bless your soul, Ian ».

 

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