Steve Lukather (Toto): « Hey mec, je suis triste. Donc je joue surtout du blues » Commentaires fermés sur Steve Lukather (Toto): « Hey mec, je suis triste. Donc je joue surtout du blues » 1788

CL : Votre album sort en octobre 2010. Il s’appelle « All is well that ends well » (Ndlr, tout est bien qui finit bien) Cela sonne presque comme un conte de fée… Est-ce que cela a été le cas pour votre carrière ?

Non, c’était plutôt un cauchemar, c’est ma vie. Cela a été une période difficile, nous nous sommes séparés avec ma femme. On est repartis pour un deuxième procès. J’ai perdu ma mère, ce qui fait de moi un orphelin. J’ai perdu deux amis, un autre de mes amis est très malade. D’un autre coté, j’ai arrêté de fumer et de boire. Je vois un psy. Je me suis mis à courir. Je suis en bonne santé. Je fais beaucoup de musique. C’est en fait une période confuse pour moi. J’en parlais avec un ami et ce cliché shakespearien « Tout est bien qui finit bien » a émergé de la conversation. On prenait juste le café, je ne sais plus où. Il m’a  dit que ça pourrait être le titre de l’album. J’ai trouvé que c’était intéressant. Il y avait une forme d’espoir qui m’a plu. « Tout est bien qui finit bien ». Tu peux te retrouver dans une merde incroyable, mais si ça finit bien c’est qu’au moins tout avait un sens. Je suis vraiment triste. Ma femme part de la maison alors que je suis sur la route et quand je rentrerai chez moi ce sera dans une maison vide. Donc c’est assez difficile à traverser. On a un enfant qui a trois ans et un autre en route. C’est vraiment compliqué. Je suis encore amoureux, je tiens à elle. Du fait qu’on a des enfants il faut rester en bons termes. Mais la vie n’est jamais aussi simple qu’elle semble l’être. Je n’écris pas sur le fait de sortir, de draguer. J’ai écrit ce genre de choses avant, mais plus maintenant. J’ai mûri et quand je regarde le monde ça m’inspire des choses un peu plus profondes. Je me sens plus impliqué, même politiquement, sans pour autant arriver avec une vérité absolue. On est en 2010. En 68/69, tout le monde parlait de paix et d’amour. Tout est parti de travers, pour je ne sais trop quelle raison d’ailleurs. J’aurais 53 ans en octobre. J’ai vécu plus de la moitié de ma vie, je n’atteindrai pas 106 ans. Combien de belles années me reste-t-il ? Je veux tirer le meilleur de ma vie maintenant. C’est quelque chose que je me dois.  Je suis émotionnellement assez dépassé par tout ce qui m’arrive. J’ai écrit presque toutes les paroles et les chansons parlent d’elles-mêmes. C’est un album assez autobiographique.

 

CL : Vous avez été entouré par votre famille néanmoins pour cet album ?

Mon fils Trevor joue de la guitare sur « Don’t say it’s over ». On avait déjà joué ensemble sur album et en live. Là, il travaille sur son album. C’est bien. Quant à Tina – c’est ma fille aînée – elle n’est pas musicienne professionnelle. Mais elle a une très belle voix. Je lui ai juste dit de passer. C’est un peu une affaire de famille. Pour le prochain album avec un peu de chance mon bébé pourra être présent aussi. D’ici là elle aura 5 ou 6 ans, je pourrai la faire chanter un peu. Je sens qu’elle aura un vrai goût pour la musique.

CL : C’est un album qui a impliqué beaucoup de prises live ?

En partie, oui. Seuls sur quelques titres sont voix été prises à part. Mais il y en a quelques-unes qui ont été de vrais puzzles. CJ Vanston, mon co-auteur et co-producteur et moi avons écrit la plupart de ces chansons en studio. Donc il y a plein de choses qui sont le fruit de l’instant. Des choses impossibles à faire deux fois de façon identique. Donc on sentait que ça devait être gardé de cette façon. Et après, on rajoutait le groupe sur ces choses instinctives. Certains titres sont enregistré live de A à Z et d’autres sont des constructions impossibles à jouer live tel que, mais il est assez facile à l’écoute de sentir lesquels.

CL : Quel est le moteur de l’album ?

J’ai fait un paquet d’albums solos en 22 ans. Mais c’était toujours des projets en marge de Toto. Maintenant c’est mon projet principal. On refera un concert ou deux pour aider Mike Porcaro (bassite de Toto) comme on a fait cet été. Mais nous ne nous reformerons pas pour faire des disques. Ce sont mes potes de Fac et on se retrouve de temps en temps pour jouer ces chansons.  Je me sentirais mal de jouer ces chansons sans les mecs qui les ont créées. Ça ne serai pas juste. Ce serait comme une version karaoké. Il y a quelques anciens membres qui le font et la différence est nette : ça sonne petit. Quand nous on le fait, c’est pour de vrai. Je sépare ma musique de celle de Toto. Elles sont différentes. Bien sûr je suis une part de ça en tant que chanteur parolier et compositeur de ce groupe. Donc s’il y a des similarités entre les deux productions artistiques, c’est que j’étais très impliqué dans ce groupe. À part ça, je garde mes distances. J’ai plein de chansons qui ne sont qu’à moi, que je peux jouer live donc bon, il y aura de quoi écouter quand je ferai mes concerts.

CL : La tournée est en novembre, il y a 5 dates en Allemagne et une seule en France ? C’est une punition?

Non, non, non, s’il vous plaît il faut nous comprendre ! C’est la disponibilité des lieux où jouer le problème. Je reviens le 20 novembre 2010 et ce sera grand. J’en ai discuté avec mon promoteur hier soir, on devrait faire 12 shows cet été. Je n’oublie pas la France. On a voulu passer faire un ou deux shows avec Toto parce que ça nous manquait. Mais on n’a pas trouvé de festival ou de lieu pour nous accueillir. Tout était pris, on n’avait que 3 semaines. Donc ça c’est fini comme ça. Mais là ,on va s’y prendre différemment. Je reviens pour jouer, je suis très motivé. J’aime la France. J’adore les Français. Je suis vraiment désolé… La première vague de concerts est plutôt orientée promo. Ce qui s’est passé en Allemagne, c’est qu’il y avait plus de lieux disponibles. Ce n’est pas mon pays préféré, même si je m’y sens bien. J’adore l’Europe en fait. Il y a une grande place dans mon cœur pour la France.

CL : Vous avez quelques concerts de prévus avec Toto ?

On  y pense, mais rien n’est sûr pour l’instant. Tout est toujours une question de disponibilité. Selon ce que tout le monde est en train de faire. Quand on a arrêté le groupe, il  y a quelques années je ne pensais pas qu’on rejouerait ensemble. Mais quand Mike Porcaro a été diagnostiqué du syndrome ALS (Sclérose latérale amyotrophique.ndlr), c’est devenu plus dur pour lui. Entre les factures de médecins, les études des enfants et le fait qu’il gagnait beaucoup moins qu’avant. C’est un frère, on doit l’aider. On a fait nos études ensemble. Je l’aime comme un frère. David Paich, Steve Porcaro moi et Joseph Williams aussi qui est aussi un pote de Fac. Il a récupéré sa voix et il a beaucoup à donner et  à prouver. C’est une vraie affaire de famille. Nathan East et Simon Phillips nous ont rejoints aussi avec deux choristes formidables. On joue nos titres comme ils ont été enregistrés. Rien d’extravagant, on reste fidèle à ce qu’on a donné aux gens. On s’amuse beaucoup. Comme je le disais, je ne fume plus, je ne bois plus je ne fais plus de trucs dingues et personne d’autre dans le groupe ne pète les plombs. Tout est pardonné et oublié. On a tous grandi ensemble et on est restés amis malgré tout. Il y a eu d’autres personnes du groupe avec qui ça ne s’est pas si bien passé, donc ils ne sont pas impliqués dans la tournée. Mais bon, je ne vais balancer personne ! Le véritable esprit du groupe est représenté par cette formation. Donc on va essayer de faire quelques concerts. Il n’y aura pas de reformation ni de nouveau disque. C’est Toto qui est un projet parallèle désormais. On refera juste des dates de temps en temps pour réunir un peu d’argent pour Mike et pour se marrer un coup.

CL : Vous avez eu pas mal d’invités sur l’album, certains seront-ils présents pour les concerts ?

 

Ce sera un groupe de 4 musiciens comme sur l’album. Si quelqu’un est là pour un concert, ce sera jouable mais tout le monde ayant sa propre carrière c’est assez dur. Phil Collen de Def Leppard par exemple. Je ne peux pas l’emmener avec moi sur la route : il a ses propres albums à faire. Mais si par hasard on est dans la même ville au même moment, ou d’autres musiciens avec qui je suis pote… C’est toujours un plaisir de partager une scène avec des amis.

CL : Dans les musiciens de la « jeune génération », y-a-t-il quelqu’un qui vous inspire ?

 

Il y a plein de jeunes guitaristes que j’adore. Joe Bonamassa par exemple. On est sur le même label, on est amis et on a joué un peu ensemble. Il est brillant aussi bien en tant que chanteur que guitariste. Il y a aussi Dereck Trucks. Mais bon, ces types ne sont plus vraiment jeunes, ils ont passé la trentaine. J’écoute beaucoup la radio et il y a beaucoup de choses qui m’intéressent. Mon fils, aussi, me fait découvrir beaucoup de choses.

CL : La plupart des guitaristes se sont essayés à au moins un de vos titres. Cela fait quel effet d’influencer les autres ?

Je n’y pense pas, ce serait beaucoup trop à porter comme idée. C’est une très grosse responsabilité. Je suis encore un simple étudiant. J’essaie d’apprendre à jouer mieux. J’aime qu’on s’intéresse à ma musique. Mais je n’y pense jamais. (Ndlr, il prend sa guitare et continuera de répondre en jouant jusqu’à la fin de l’interview)

CL : Cette guitare a quelque chose que les autres instruments n’avaient pas (Ndlr, sa Music Man signature Luke) ?

 

C’est peut-être l’ami le plus proche que j’ai eu ces derniers temps.  Elle est toujours là pour moi. C’est juste une guitare, mais elle est très bien faite. Elle a tout ce que j’aime et tout ce dont j’ai besoin dans un instrument. On travaille sur un nouveau modèle qui sera un peu plus gros avec deux Humbuckers. Pour un type un peu costaud, elle faisait trop petite. On essaye toujours de la réinventer. Music Man fait de belles guitares. Joe Walsh en a une, Joe Bonamassa aussi. J’adore voir quelqu’un jouer ma guitare. C’est cool.

CL : Il y a quelque chose de très blues dans cet album ?

 

Hey mec, je suis triste. Donc je joue surtout du blues. Tout le monde me dit : tu es blanc tu ne peux pas jouer du blues. Mais là, je peux te garantir que je suis d’humeur à jouer du blues… Alors bien sûr pas du blues de puristes. Mais le jouer avec le cœur, laisser mon âme traverser la musique grâce à l’instrument. Pour le prochain album, je veux être heureux. Cet album n’est pas à proprement parler triste. J’essaie de ne pas sombrer dans le pathos. Mais j’ai le cœur brisé. Quoi que je joue il y aura ce truc au fond. Quand je suis triste ou bien en colère, ça colore mon jeu. Comme si ça brûlait. J’essaie de tout recracher via l’instrument plutôt que de me passer les nerfs sur des gens. Les gens savent quand c’est vrai. Je ne traverse pas des gammes à toute vitesse sans raison. Ce serait juste du sport. Si un mec cherche de la guitare qui ressemble à du sport très bien. Il y a des mecs qui font ça mieux que moi.

CL : Il y a aussi des progressions qui évoquent le jazz ?

On me parle souvent de jazz ; je ne me sens pas du tout proche de ça. J’utilise des accords qui ne sont pas normalement dans des chansons rock parce que j’en ai marre des chansons du genre (Ndlr, il balance trois accords de quinte). Bon sang ! Combien y-a-t-il de chansons avec ces trois foutus accords… ! Moi je ne peux plus jouer ça. J’aime quand la musique me surprend. La plupart des gens te diront qu’il n’y a que trois accords dans une chanson rock. C’est des conneries. Il y a 5 millions d’accords. Il faut choisir de les chercher. Je suis un musicien rock qui a étudié le jazz et d’autres styles de musiques. J’ai l’esprit ouvert. J’ai joué avec Eddy Van Halen, Wayne Shorter, Herbie Hancock, Miles Davies mais aussi Jeff Beck ou Albert Lee, tu vois ce que je veux dire. J’aime toutes les musiques. Je suis sûrement plus proche de Steely Dan que de Rolling Stones quand il s’agit de contenu harmonique. Mais j’adore les deux. (Ndlr, il joue le riff de « Start me up » avec un gigantesque sourire) je suis toujours un gros fan de rock’n’roll. Donnez-moi du AC/DC. J’adore ces trucs, mais j’aime bien quand on a l’impression qu’une chanson va évoluer d’une façon et qu’elle emmène ailleurs. C’est bien d’être surpris.

CL : Vous avez joué avec quasiment tout le monde. Y-a-t-il quelqu’un avec qui vous rêveriez  de jouer ?

SL : Peter Gabriel ou Phil Collins. J’adore le rock progressif des années 70.  Pas le métal progressif  délirant, enfin j’aime bien quand même, mais il y a des trucs qui font vraiment partie de mon enfance. Peter Gabriel est un artiste grandiose. Il n’a pas besoin de moi, mais je serai vraiment flatté de jouer avec lui. J’adorerais jouer un solo sur un titre de Steely Dan aussi. J’ai failli partir en tournée avec eux en 1977. Mais la tournée a été annulée. On avait répété et tout s’est effondré. C’était rageant. Il y a aussi des choses que j’aime revisiter comme Warren Haynes, Dave Mattews. Il n’y a pas grand-chose que je n’ai pas eu la chance de faire… !

Retrouvez les dates de la tournée de Steve Lukather

Propos recueillis par JL Parot
Photo Ash Newell

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