La standardisation des villes menace la création et les lieux de concerts Commentaires fermés sur La standardisation des villes menace la création et les lieux de concerts 1284

Alors que la scène rock, notamment au sein de la capitale, fourmille, les pouvoirs publics distribuent les fermetures administratives pour les petits lieux de diffusion alternatifs. Mais gérer la gentrification ne se limite pas à une réglementation sur le bruit drastique et sans concertation. Les grandes villes comme Paris ou Nantes multiplient les initiatives pour tenter de s’adapter aux mutations urbaines, entre standardisation mondialisée et poches de résistance citadines où s’élabore aussi la création musicale de demain.

« Dans la rue, y’a plus que des matons, tous les apaches sont en prison, tout est si calme, ça sent le pourri, Paris va crever d’ennui « , chantait La Mano Negra en 1991. On était alors à la fin de l’ère Chirac à la mairie de Paris. Près de 30 ans plus tard, le tableau a-t-il réellement changé ? L’achèvement de la gentrification de Paris ou celle, en cours, de Nantes, n’est-t-il pas en train de chasser le rock saturé et la bière tiède au profit de la house au kilomètre et des sushis décongelés ?

La jeune scène rock connaît pourtant un incroyable regain ces temps-ci. Dans un registre punk/garage/post punk ou rock’n’roll orthodoxe, les noms se bousculent sur la ligne de départ : Howlin’Jaws, Belleville Cats, Os Noctàmbulos, les Daltons, Dharma Jerks, Rat Pack, Shupa, Chrome Reverse, Brain Eaters. « Ils jouent dans de petits lieux pour moins de 8 euros, souvent 5 euros et parfois même « au chapeau » (NDLR : sans tarif fixé, sur don). On les retrouve, à Paris et beaucoup à Montreuil, dans des lieux comme le Supersonic, l’Olympic Café, l’Alimentation Générale, le Black Star, le Relais de Belleville, le Zorba, le Bar de la Poste », explique Eric Tandy, parolier des Olivensteins, auteur du cinglant et sarcastique « Fier de ne rien faire« , journaliste, commissaire d’exposition et conférencier spécialiste du rock. « Les Lullies qui viennent de province, sont pour moi le meilleur groupe de rock du moment et pas seulement en France ! » Un vivier particulièrement dynamique qui survient paradoxalement au moment d’un tour de vis des pouvoirs publics que certains ne sont pas loin de comparer aux années Giuliani à New York.

Fermetures administratives à répétition, plaintes pour tapage nocturne, durcissement de la réglementation sur le son…la vie des bars diffusant de la musique « live » et même des salles de spectacle n’est donc pas de tout repos au sein de la capitale. Des lieux comme La Machine du Moulin Rouge, des cafés-concerts comme la Mécanique ondulatoire, l’Espace B, le Pop In, la Féline, l’Udo ont, parfois provisoirement, parfois définitivement, dû baisser le rideau. Sans parler des discothèques l’Élysée-Orient et Les Nuits Fauves. Une hausse significative des fermetures administratives, avec un accroissement de 17,15 % des établissements clos entre 2017 et 2018 qui a même amené le préfet de police de Paris à se justifier.

Problèmes de drogues, de rentabilité économique, de voisinage, les raisons de ces coups d’arrêt sont multiples. L’activité de ces lieux de diffusion de musique amplifiée pose surtout, au delà des limites légales avec lesquelles ils ont parfois du mal à totalement cadrer, la question de leur non conformité avec les normes sociales. Pour une Cantada, baroque, gothique et ouverte aux esthétiques « underground » dans le quartier Oberkampf, combien de Starbucks Coffee interchangeables et kafkaïens ?

Les lieux où sont organisés des concerts rock détonnent. Hirsutes, bruyants, turbulents, atypiques, ils apportent un peu de passion dans leurs quartiers d’adoption. Mais débordent aussi fréquemment. Le nouveau décret sur le son n’a paradoxalement pas apaisé le climat. Applicable depuis octobre 2018, ce texte de loi n° 2017-1244 du 7 août 2017 a même ravivé les tensions.

Les professionnels du Prodiss, le syndicat national du spectacle musical et de variété, reprochent à l’Etat de ne pas avoir écouté son « avis sur le plan artistique, technique, la pertinence des mesures et sur l’impact économique. Les professionnels via AGI-SON, consultés lors de l’écriture du décret, avaient souligné les points qui ne pouvaient pas être compatibles, techniquement, avec la physique du son ou les esthétiques et pratiques artistiques. » Les professionnels demandent en conséquence aux ministères une révision du décret. « Ni réaliste, ni optimal, ce décret aura des conséquences lourdes sur le spectacle et la filière toute entière (artistes, producteurs, diffuseurs, salles, festivals, équipes techniques) comme pour les spectateurs », ajoute le Prodiss, qui s’est lancé dans une campagne active intitulée « OK pour un décret son qui ne met pas la scène KO« .

Le Prodiss regroupe près de 350 entrepreneurs de spectacles et des salles comme le Bataclan, le Café de la Danse à Paris, le Galaxie à Amnéville ou la Halle Tony-Garnier à Lyon. Car la problématique est loin d’être exclusivement parisienne, même si le phénomène de la gentrification de l’Est de la capitale est l’un des plus spectaculaires. À Nantes aussi, un lieu alternatif associatif comme La Dérive, dans l’Est de la ville, qui organise de telluriques concerts punk rock mais est mal insonorisé, reçoit de fréquentes visites d’employés de la Maison de la tranquillité publique. « Cette problématique reste importante pour nous même si nos 140 adhérents l’ont dépassée par rapport aux années 1995-2000 », explique-t-on à la Fedelima, fédération des lieux de musiques actuelles basée à Nantes. « Depuis 5 ans, aucun de nos adhérents n’a subi de fermeture administrative, ils sont suffisamment structurés pour organiser au mieux leur isolation phonique. » Adhérent de la Fedelima, une salle comme Stereolux a succédé à l’Olympic, quittant le quartier Chantenay, pris d’assaut par les hipsters, pour l’île de Nantes, où la pression démographique commence elle aussi néanmoins à se faire sentir.

Pour canaliser et désamorcer les problèmes de bruit, de voisinage voire de délinquance, les professionnels et les pouvoirs publics redoublent d’efforts. Pour limiter le phénomène des squats, avec son lot d’incertitudes sanitaires et sécuritaires, le pouvoir municipal PS à Nantes finance même des travaux et collabore avec certains collectifs d’artistes. Outre l’association AGI-SON a aussi été créée la plate-forme de la vie nocturne. Un espace informel sans réelle existence juridique mais qui a le mérite de rassembler dirigeants de salles de concerts, mairies et gérants de cafés-concerts membres du collectif Culture Bar-Bars, les plus impactés par les remous urbains de par leur localisation, de plain pied sur les pavés. C’est souvent au sein du laboratoire Bar-Bars que s’entrechoquent les éprouvettes qui généreront in vitro les stars de demain. Et la création musicale, fragilisée côté production par le passage au numérique, ne peut décemment se passer de cette étape.

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