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Le monde des concerts cherche de l’air face à la pression sécuritaire

Par Nicolas Mollé le 15/10/2018 - Dernière mise à jour : 09/11/2018

Le monde des concerts cherche de l'air face à la pression sécuritaire

C’est cette semaine que devaient se tenir les concerts du rappeur Médine au Bataclan. Des concerts qui ont provoqué des polémiques irrationnelles et révélé l’état de névrose d’une société française tétanisée et comme droguée par le sécuritaire. Une névrose qui a un coût et dont les festivals, une des dernières bouffées d’oxygène de la sphère musicale, sont en train de sérieusement pâtir. Une récente circulaire Collomb n’a rien arrangé.

 

 

Les concerts de Médine devaient se tenir au Bataclan cette semaine, les 19 et 20 octobre 2018. Une polémique alimentée par la droite ou certains au PS et des menaces en provenance de l’ultra-droite et du ministère de l’Intérieur plus tard, les voici annulés. « Tout ce qui peut amener un trouble à l’ordre public peut dans les limites de la loi pouvoir trouver une interdiction, nous verrons d’ici le mois d’octobre« , clamait, quelques mois avant d’annoncer son départ du gouvernement, le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb. Beaucoup de bruit pour rien ?

 

 

Bien sûr, le rappeur Médine gagne au change puisqu’en remplacement, c’est désormais un Zénith qui s’offre à lui l’an prochain, le 9 février 2019. Sachant que la capacité du Zénith de Paris est de plus de 6.000 places quand la jauge du Bataclan n’est que de 1.700 personnes.

On peut dès lors considérer que les pulsions les plus droitières de la société ont offert une campagne de publicité gratuite pour ses concerts et une incroyable caisse de résonance au rappeur du Havre, qui se serait pourtant bien passé de menaces de mort.

Mais à force de ne pas réellement s’intéresser au rap sur le fond, de ne pas faire l’effort d’étudier les textes de ses artistes, de se limiter aux qu’en-dira-t-on colportés par la fachosphère, les autorités ont pris le risque de créer un précédent fâcheux en matière de liberté d’expression. La liberté de programmer et d’entreprendre est elle aussi remise en cause au passage puisque la direction du Bataclan, sur la foi du fameux titre éponyme de Médine, portait et assumait la responsabilité d’accueillir un tel artiste en son sein meurtri par les attentats.

Quand à l’extrême-droite, radicalisée depuis que le RN est désorganisé et mis sous pression judiciaire, elle se fait ni plus ni moins l’auxiliaire de l’Etat Islamique, qui avait lui aussi fait de Médine sa cible. Résultat ? Une large partie de la société française est en panne de discernement, complètement dans le brouillard. Elle godille poussivement derrière l’extrême-droite et stigmatise un rappeur parmi les plus progressistes musicalement et philosophiquement (la femme de Médine n’est même pas voilée). Tout en sacrifiant sa capacité de réflexion et de pondération sur l’autel des valeurs sécuritaires.

L’épisode Médine pourrait n’être qu’une anecdote, un incident vite digéré dans le flux de l’actualité s’il ne s’accompagnait d’une tendance de fond à « bleuir » le paysage sans réelle réflexion stratégique ni analyse sensible du terrain. L’économie des festivals s’en ressent. C’était déjà le cas avant même les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan.

 

 

Aujourd’hui, des évènements aussi importants en termes de fréquentation que le festival Couvre-Feu (26.000 personnes sur trois jours en 2017) près de Nantes baissent le rideau. L’an dernier, près de 500 personnes avaient raté la prestation enfumée de la tête d’affiche Cypress Hill, freinées par les contrôles de gendarmerie. De quoi doucher cette année les ardeurs des spectateurs avides d’assister au concert de Suprême NTM. Déjà confronté au « désistement progressif » de sa communauté de communes, le festival n’a en tout cas pas atteint son point d’équilibre en 2018. Fragilisé par plusieurs errements et péripéties au fil des ans, il a dû jeter l’éponge.

 

 

Topo similaire pour Microclimax cette fois avant même d’avoir eu l’occasion de se lancer. Dans le cadre enchanteur de l’île de Groix dans le Morbihan en Bretagne, déjà connue pour son festival de cinéma, la manifestation promettait un focus sur de passionnantes découvertes en provenance de la scène electro/rock indé : Nina Harker, Deux boules vanille, Usé, Rouge Gorge, Françoise Pagan, Nursery, La Honte, Avenir, Versolo. Deux soirées réparties sur trois jours les 6, 7 et 8 juillet 2018 avec douze concerts mais aussi une « zinothèque » sur triporteur, un atelier mobile de sérigraphie et la participation de deux plasticiens.

Le rendez-vous a-t-il-été jugé comme un dangereux point de convergence pour zadistes ? Toujours est-il que la mairie a fini par en refuser l’idée, l’association organisatrice Pull Friction ne pouvant de toute façon supporter le coût de 19.800 euros qu’une demande jugée « excessive » de gendarmes aurait généré. Une facture à elle seule plus importante que le budget même de l’évènement (18.000 euros selon Véronique Lapoudge, coordinatrice générale du festival). « C’était un petit projet, avec une jauge de moins de 500 personnes, nous n’avions même pas d’obligation légale de présenter un dossier de sécurité« , explique Véronique Lapoudge, qui estime que la municipalité ne voulait pas du projet et que, partant de là, tout a été fait pour gonfler la note sécuritaire. « Lorsque j’ai demandé au téléphone au groupement départemental de gendarmerie sur quel évènement analogue il se basaient pour mettre en place un dispositif d’un gendarme pour dix festivaliers, on m’a répondu que l’évaluation n’était pas contestable, que la gendarmerie n’avait pas à se justifier« .

Malgré des contre-propositions, notamment l’embauche d’agents de sécurité pour surveiller le port ou la réduction de la jauge à 250 personnes, le diagnostic des pouvoirs publics ne change pas d’un iota. Le festival n’ayant pas réussi à trouver en catastrophe 17 jours avant sa tenue un autre point d’ancrage à Belle-île, autre île du Morbihan, il est purement et simplement annulé.

 

 

Même un des festivals français les plus importants de France comme Les Eurockéennes de Belfort n’arrive plus à supporter les frais engendrés par les forces de l’ordre, qui, rappelons-le, sont facturés aux organisateurs des festivals en plus des impôts directs et indirects comme la TVA. Un état de fait renforcé depuis la circulaire du ministère de l’intérieur du 15 mai 2018. Qui aboutit selon Jack Lang à « une augmentation de 800% des frais de sécurité » pour les Eurockéennes de Belfort, passant de 30 000 à 254 000 euros. Une situation insoutenable pour n’importe quelle entreprise. D’ailleurs, les Eurockéennes ont carrément refusé de payer.

Si l’industrie de l’armement, avec ses zones opaques et ses dommages collatéraux que sont les attentats sur le sol français, a toujours été un fleuron chouchouté par la République, la culture est aussi un joyau national. Le monde politique est-il prêt à le mettre gravement en péril alors que les revenus générés par la musique enregistrée ont été réduits à peau de chagrin ?

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