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Médine : « Pour les quartiers comprendre l’importance de descendre dans les rues et de manifester va prendre une génération »

Par Nicolas Mollé le 31/05/2018 - Dernière mise à jour : 04/06/2018

Médine : « Pour les quartiers comprendre l'importance de descendre dans les rues et de manifester va prendre une génération »

Médine se mérite. À rebours des pures logiques promotionnelles et des plannings de sorties d’albums, loin du parisianisme auto-centré, l’artiste havrais est de cette génération de rappeurs qui ont compris que tout a largement rebasculé vers la scène. Avant un concert très attendu aux « Rendez-vous hip-hop » à Nantes, prélude à deux dates au Bataclan à Paris fin 2018, l' »arabian panther » évoque dans une longue interview fouillée sa conversion enthousiaste aux nouveaux canons électroniques du hip-hop, sa vision de l’imaginaire Marvel et donne des pistes d’explications aux difficultés à impliquer dans le mouvement social les quartiers populaires des périphéries.

 

Concertlive : La dernière fois que vous êtes venu jouer à Nantes, à l’époque du « Démineur Tour » en septembre 2015 je crois, cela s’est déroulé à l’arrière d’un camion, est-ce que vous l’aviez fait un peu contraint et forcé, dans une période polémique ?

Médine : Non, pas du tout. C’était vraiment conçu dans un état d’esprit d’innovation, je voulais présenter différemment ma musique et mon projet en général. J’avais déjà bien bourlingué dans pas mal de salles de concert depuis 2007. Et je voulais un peu me diversifier en amenant une autre forme de spectacle vivant directement dans la quartier des gens, dans la rue parfois.

 

 

Concertlive : Est-ce que l’idée était aussi de revenir à une forme plus brute, plus clandestine, plus sauvage et bricolée, dans l’esprit des débuts du hip-hop ?

Médine : Oui. Ramener le rap là où il est né, à savoir dans les milieux populaires, dans la rue, là où il a fait ses premières armes. Avant d’être parmi les musiques les plus écoutées aujourd’hui, avec les artistes parmi les plus vendeurs, les plus compétitifs du marché, le rap a vu son existence forgée dans les plus petites ruelles de nos villes.

Et donc cette tournée en camion, c’était un peu un clin d’oeil à cela, en pleine polémique sur la liberté d’expression. Ce n’était pas une manière de répondre directement au contexte politique du moment, celui de 2015 mais c’est vrai que ça lui faisait écho.

 

Concertlive : Votre nouvel album va vous amener à jouer à deux reprises au Bataclan, les 19 et 20 octobre 2018, le samedi 20 octobre étant déjà complet. Est-ce que c’est un symbole fort, au regard du très beau titre qui porte le nom de la salle ?

Médine : Oui c’est un symbole pour moi de me produire au Bataclan, de pouvoir y jouer aussi ce titre en particulier. Je n’y évoque d’ailleurs à aucun moment les événements de 2015. Ma volonté, c’était de me réapproprier l’histoire du Bataclan. Du moins d’évoquer le Bataclan autrement que de la façon dont on en a parlé récemment, à savoir à la lumière de faits particulièrement dramatiques.

En l’occurrence, me concernant, cette chanson parle simplement d’un rapport à la scène, d’un amour pour le spectacle vivant, pour un temple hédoniste, celui de la musique, de la chanson française et peut être même du rap en particulier parce que c’est aussi une salle mythique pour les rappeurs et je voulais donc lui rendre hommage à ma façon.

 

 

Concertlive : Ce qui est assez étonnant dans ce titre, c’est qu’on sent comme une pudeur et un retrait de votre part, vous évoquez assez peu directement Le Bataclan. Vous parlez même plus à la limite d’une salle concurrente, l’Elysée-Montmartre, une salle qui a accueilli longtemps des combats de boxe, votre famille étant très liée à ce sport. Est-ce que c’est parce que vous étiez en terrain plus connu, le Bataclan étant quelque chose de l’ordre du mythique pour vous ?

Médine : On a idéalisé le Bataclan quand nous étions jeunes. On en faisait des refrains, des titres dans lesquels nous affirmions haut et fort que notre but c’était de faire Le Bataclan. Étrangement le destin nous a amenés à plus fréquenter la salle de l’Elysée-Montmartre où de nombreux concerts de rap se sont déroulés. D’ailleurs, je me suis déjà produit à l’Élysée Montmartre, j’ai failli y jouer une seconde fois, c’était juste avant que la salle ne parte en fumée, lors du fameux incendie qui l’a embrasée.

J’ai toujours un pincement au cœur lorsqu’il arrive quelque chose à une salle culturelle, à un temple de la musique. Là en l’occurrence, les deux histoires se faisaient écho pour moi. Même si leurs histoires ne sont pas les mêmes, au final, le résultat ça a été qu’une salle de concert a été dénigrée ou emportée par un fait d’actualité.

 

Concertlive : Parlons de votre dernier album « Storyteller », c’est un disque qui tient d’un bloc, y avez vous mis beaucoup de vécu personnel et moins d’apostrophes dénonciatrices inspirées par l’actualité ?

Médine : Oui c’est vrai qu’il s’agit là plus des petites lignes de mon histoire que des grandes lignes de l’histoire, celle avec un grand h, pour le coup. Parce que je pense que les anecdotes peuvent parfois faire résonner un contexte. On peut parler par son histoire. La mienne, cela a été les années 90 dans une ville de région, au Havre.

Mettre en relief un contexte d’époque, c’est observer ce qui a évolué ou ce qui n’a pas évolué depuis cette période là, ce qui s’est envenimé, ce qui parfois s’est amélioré. Ou pas. C’est intéressant de regarder à la lumière du temps une anecdote, une histoire personnelle et d’en tirer des conclusions qui peuvent servir l’histoire avec un grand h.

 

 

Concertlive : Cette histoire avec un grand h, c’est celle aussi qu’on retrouve dans le cycle « Enfant du destin », qui se met au service d’une prise de recul géopolitique. D’ailleurs le titre de votre album, « Storyteller » ne pourrait-il pas résumer à lui seul cette série de compositions à la narration très construite et sophistiquée ?

Médine : « Enfant du destin », c’est la pierre angulaire de tous mes albums dans la volonté d’utiliser l’histoire pour mieux comprendre l’actualité. Sur ce dernier album, je m’intéresse avec le titre « Ataï » à la Nouvelle-Calédonie, territoire qui va être sollicité encore une fois à travers le référendum qui va avoir lieu cette année. Au delà de tout cela, au delà du point précis de la chronologie néo-calédonienne, il y a une question intéressante pour tous les français, celle de notre rapport à l’histoire. Comment arrive-t-on à se construire avec un passé douloureux, comment arrive-t-on à le dépasser, comment parvient-on à s’ancrer et à s’enraciner dans un pays qui porte cette histoire là ?

Je trouve que c’est intéressant à poser, à travers justement des histoires, des faits qui se sont déroulés il y a parfois des centaines d’années, parfois il y a quelques dizaines d’années, cela dépend du contexte de chaque morceau de ce cycle « Enfant du destin ». Mais il y a toujours une question qui résonne avec l’actualité : quel est notre rapport à l’enracinement dans un pays qui porte une histoire lourde et douloureuse ?

 

Concertlive : Entendra-t-on un jour un titre « Enfant du destin » dédié à la guerre d’Algérie ou à la décennie noire ou bien est-ce que ce serait trop convenu à votre goût ?

Médine : Certainement. Je choisis les titres « Enfant du destin » afin que ça puisse avoir un écho avec l’actualité. J’ai déjà traité le sujet de la guerre d’Algérie sous différentes formes. Au sein de deux titres. L’un s’appelait « 17 octobre », qui est d’ailleurs dans les manuels scolaires aujourd’hui ou tout du moins dans un manuel scolaire, celui de Nathan. Les terminales et les premières peuvent étudier justement ce passage de l’histoire avec mon titre.

Et puis il y a une autre de mes compositions intitulée « Alger Pleure », qui essaie de raconter ce que c’est qu’être franco-algérien aujourd’hui. C’est une sorte de triptyque avec la vision d’un franco-algérien du point de vue français et la vision du franco-algérien du point de vue algérien, aujourd’hui. Je trouve intéressant aussi de développer les mêmes phénomènes, de travailler sur les mêmes enseignements mais pas forcément sous la forme d’un storytelling.

 

 

Concertlive : Sur cet album, on a le sentiment que vous maîtrisez tellement bien aujourd’hui la scansion sur des instrus typés « drill » ou « trap » que vous pouvez tenter une épure pop. Et rebondir comme sur les titres « Bromance » ou « Normal Zup » avec des onomatopées balancées entre les temps. Pas très loin d’ailleurs de ce qui faisait le sel de « Comic Strip » de Serge Gainsbourg par exemple. Est-ce que c’est une influence consciente, revendiquée ?

Médine : Je ne pense pas à tous ces qualificatifs ou à tous ces ingrédients lorsque je me mets devant un instru pour pouvoir écrire (rire). Il n’y a pas de calcul aussi précis de ma part. Je fonctionne d’avantage sur du ressenti de « vibes » en général. J’essaie de m’inspirer en fait d’une tendance actuelle dont je trouve qu’elle apporte beaucoup de modernité au rap en général. Sans cette vague de la « drill », de la « trap » qui est arrivée plutôt dans les années 2010 j’ai l’impression que le rap aurait rencontré des difficultés pour se moderniser.

Je pense que cela amène beaucoup de belles sonorités, cela nous oblige aussi à synthétiser notre propos. Certains parleraient d’appauvrissement du langage moi je parlerais plutôt de synthèse. L’esprit de synthèse est la forme d’intelligence la plus précise et cette vague musicale le permet. Si on peut synthétiser encore notre musique, le rap, ce sera utile pour le confort d’écoute, cela nous permettra de gagner en popularité. Evitons d’être indigeste, le maximum de personnes doivent pouvoir se reconnaître dans cette musique.

 

 

Concertlive : On retrouve aussi un titre signé La Ligue, « PLMV » une véritable petite bombe tant dans la forme que dans le fond comme le précédent « Contre nous ». Comment avez vous travaillé avec Kery James et Youssoupha pour élaborer ces titres ? Comment avance le projet d’album en commun, combien d’autres titres sont prêts ?

Médine : On s’est réunis en studio pour travailler quelques titres ensemble, qui ne paraîtront pas forcément sur un album officiel de La Ligue car nous ne sommes même pas un groupe existant. On existe simplement sur les albums respectifs des uns et des autres. Parfois quelques instants en concert quand on joue un set de morceaux que l’on a en commun, ce n’est vraiment pas un groupe officiel encore. Mais, par contre, on a la volonté de créer des titres ensemble, cela peut être des ébauches, des maquettes. On a ouvert pas mal de dossiers mais on ne les a pas encore fermés pour pouvoir dire que ce sont des titres à part entière.

En tout cas, l’idée est d’essayer d’être un espèce d’incubateur à idées au moment du studio pour que tout le monde puisse récupérer de la matière pour ses propres albums, du morceau entier au couplet, avec la possibilité de faire exister certains titres de façon inédite sur scène aussi. On ne sait pas encore où va ce projet de La Ligue mais en tout cas il continue d’exister dans les albums respectifs des uns et des autres en tout cas. Et moi je suis assez content des choses qui ont vu le jour car il y a toujours une espèce d’émulation qui fait que ça fonctionne. Même en concert, il y a vraiment quelque chose de très électrique quand on joue ces morceaux.

 

 

Concertlive : Est-ce que ce nom, La Ligue, fait référence à une super équipe de super héros comme Avengers ou X-Men ?

Médine : Non même si l’idée est un peu là quand même (petit rire). Ce n’est même pas calculé, c’était un délire en studio lorsque nous écrivions le titre « Contre Nous » avec Kery James pour son album « Dernier MC » il y a quatre cinq ans déjà. C’était plus une sorte de boutade qui a fini par nous coller à la peau de façon un peu plus sérieuse. Du coup on s’est un peu pris au jeu derrière et on s’est dit « « Allez on continue, on voit ce que ça peut donner, soufflons sur les braises de quelque chose qui n’était qu’un délire au début et qui va devenir un peu plus sérieux le jour où on sortira un album ensemble ».

 

Concertlive : Cela peut aussi faire référence à la Ligue communiste révolutionnaire (rire) ?

Médine : Ni l’un ni l’autre (rire). Ni les communistes ni Marvel.

 

Concertlive : Par contre concernant Marvel, vous vous y référez assez souvent, notamment sur le le premier titre « Bangerang » : « Comme un Marvel j’arrive toujours à la fin du générique », « Cette année je fête mes dix ans au Wakanda ». Vous appuyez vous consciemment sur le marketing Marvel ? Est-ce que ce n’est pas un peu contradictoire de vous servir du divertissement mondialisé façon Disney alors que vous avez une image « consciente », politisée ?

Médine : Avant d’être un espèce de prisme capitaliste mondialiste, Marvel, c’est aussi et surtout de très belles histoires. Et un univers très intéressant. Au départ, les histoires révèlent les êtres humains, dans leurs rapports sociaux, leurs façons d’être, leur psychologie aussi. C’est ce qui m’intéresse le plus, sans regarder justement le caractère mercantile de la chose, je m’intéresse aux histoires, aux personnages, que j’utilise dans mes titres. Ce sera Bane (NDLR : plutôt DC Comics que Marvel dans ce cas) pour la saga Batman, Venom plus récemment.

 

 

Tous ces personnages viennent d’un monde social défavorisé et réussissent au final, à la force de leur savoir ou de leurs connaissances, à gravir les échelons, que ce soit Bane ou Venom, qui est un journaliste, au passage. Ils finissent par devenir les anti-héros tout en ayant une dimension très humaine dans leur façon de combattre les héros. Hypers froids et méchants ils sont en réalité de très bons anti-héros. Ce n’est pas contradictoire selon moi avec mon image d’artiste engagé.

 

 

Concertlive : En parlant d’engagement, quel bilan tirez vous de la manifestation du 26 mai 2018 à Paris avec le comité « Vérité et justice pour Adama » qui a défilé en tête de cortège ?

Médine : En tant qu’artiste aujourd’hui on ne peut qu’insuffler certains cris de ralliement. Là, en l’occurrence la banderole en tête de cortège affichait « C’est nous on braque Paris, c’est nous le grand Paris ». C’est la reprise d’un gimmick de mon avant-dernier album sur le titre « Grand Paris ».

 

 

Ce n’est qu’une illustration du soutien qui peut exister entre différents mondes : un monde militant, un monde de travailleurs sociaux et donc un monde de terrain. Et un monde plus philosophique, plus culturel, que l’on peut représenter nous en tant qu’artistes. Donc on porte les mouvements à travers nos paroles, l’un et l’autre s’appuient mutuellement. Certains pour nourrir leurs textes, d’autres pour nourrir leurs luttes. Je trouve que c’est une belle illustration de ce qu’on appelle, maladroitement ou bien adroitement, cela dépend des points de vue, la convergence des luttes aujourd’hui.

Je trouve ça intéressant et je ne peux que saluer la démarche de ceux qui continuent à se battre dans ce contexte d’injustice. En particulier le comité Adama qui était en tête de cortège pour faire entendre la cause des violences policières, des violences qui se répètent continuellement chaque année dans les quartiers populaires.

 

Concertlive : N’est-il pas problématique qu’en dehors d’une petite avant-garde, les jeunes de quartiers n’aient pas été très présents ce jour là ? Alors qu’ils l’étaient à Bobigny en soutien à Théo ? Comment l’interprétez vous ?

Médine : On est face à un manque de mobilisation qui n’est pas lié exclusivement à la nature de ces manifestations. La culture de la manifestation est très peu présente dans les quartiers. C’est un procédé très syndicaliste, ouvrier, qui vient du monde du travail. Mais culturellement la mobilisation sur le terrain ne fait pas partie des quartiers aujourd’hui. Il y a une forme de revendication qui est différente, qui s’exprime différemment. Les artistes de rap s’inscrivent dans ce processus. Ce genre de revendication est bien mieux comprise culturellement par les quartiers. Je pense que c’est avant-tout une histoire culturelle. Comprendre l’importance de descendre dans les rues et de manifester, cela va prendre, je pense, une génération.

 

 

Concertlive : Aujourd’hui que les classes moyennes sont menacées, avec des blessés graves en manifestation depuis 2016, des altermondialistes tués ou mutilés à Sivens ou NDDL, pensez-vous que les habitants des quartiers prennent leur temps pour réagir parce qu’ils veulent aussi dire « Maintenant que vous vivez ce cycle de violence à votre tour ne croyez pas qu’on va vous rejoindre tout de suite parce que nous on le vit depuis des dizaines d’années » ?

Médine : Oui il y a une période d’observation. Et aussi une appréhension des quartiers à converger avec l’ensemble des luttes sociales aujourd’hui sur le terrain. Ce sont des questionnements qui existent depuis longtemps parce qu’il y a eu beaucoup de vexations, beaucoup de paternalisme et de peurs par certains côtés. Il n’y a aujourd’hui pas d’institution qui engage le dialogue sereinement et respecte la parole des uns et des autres. Parfois la façon dont certains militants viennent et tentent de ranger derrière leur ligne idéologique et politique est très prétentieuse. Ils s’adressent à un certain nombre de personnes qui sont là avant tout pour améliorer leurs conditions de vie. Se ranger derrière une ligne politique pour améliorer ses conditions de vie ? Ce discours là n’est pas entendu dans les quartiers. Peut être par manque de bagage, par manque de formation politique, clairement. Il y a donc comme un désintéressement et surtout une importante forme d’appréhension, qui éloigne les gens de cette convergence.

 

Concertlive : Vous avez grandi au Havre une ville qui a longtemps été dirigée par les communistes et qui a fait émerger l’actuel premier ministre, quel regard vous jetez sur chacun de ces camps politiques, vous qui avez d’ailleurs aussi joué à la Fête de l’Humanité ?

Médine : J’ai toujours été optimiste dans ma façon de travailler avec les politiques, avec les élus, avec l’administration ici au Havre. Je ne suis pas qu’un rappeur, je suis aussi président d’association sportive, de boxe anglaise précisément, on forme des champions, on a une triple championne de France dans nos rangs.

 

 

Je suis amené à avoir aussi des relations avec les bureaux municipaux successifs donc je vais de l’avant. Il y a toujours des éléments dans l’équipe de la mairie qui sont motivés, qui veulent vraiment travailler et j’arrive toujours à miser sur le lien social, l’humain, au delà de l’appareil politique qui apparaît devant moi. J’essaie vraiment de tisser des liens avec les gens, plus que de me focaliser sur leur « encartement » ou leurs chapelles respectives.

J’ai toujours réussi à naviguer avec le dialogue. Tout cela, c’est une histoire de terrain encore une fois. Je pourrais, de but en blanc, mettre en face le bilan des communistes et celui d’Edouard Philippe et les opposer, les faire batailler l’un contre l’autre comme chaque chapelle fait à chaque fois pour se valoriser mais moi mon vécu, c’est le terrain, le relationnel, je ne suis pas dans le clientélisme ou une vision binaire des choses, forcément toutes noires ou toutes blanches. Il y a toujours des membres au sein des équipes qui sont intéressés, passionnés, qui veulent vraiment changer le quotidien des gens et il faut savoir dialoguer, rester ouvert sur l’échange pour essayer d’améliorer le quotidien soit des sportifs, soit des étudiants. Moi en l’occurrence ce sont les mondes sportifs et culturels dans ma ville du Havre qui m’importent avant tout.

 

 

Concertlive : Par rapport à quand vous avez commencé en 2002 le métier de musicien, d’artiste a considérablement évolué, les ventes de disques ont été réduites à peau de chagrin, les revenus du numérique ne sont-ils pas encore très incertains ?

Médine : Cela ne l’est plus maintenant. Il y a eu une période de crise dans cette musique avec la crise du téléchargement illégal, avec l’arrivée des plate-formes de streaming. On a vu tous les professionnels paniquer, avec des budgets d’albums qui se réduisaient, de moins en moins de signatures. Tout cela c’est terminé, depuis quelque temps je trouve que les professionnels de la musique ont pris le sujet à bras le corps pour trouver justement des alternatives et s’adapter aux nouvelles façons de consommer. Aujourd’hui, grâce au streaming, et je dis bien grâce à lui, je pèse mes mots, il y a des types de musiques qui arrivent à exister, des types de carrières qui sont redevenues possibles.

Vraiment pour tout le monde. Pour tous les goûts et tous les genres. C’est le côté positif de la modernisation de cette musique. On est plus dans une période de crise je trouve même qu’on est dans un nouvel âge d’or du rap. Aussi bien sur le plan du marché que sur le plan de la créativité. Et les choses vont de pair pour moi. En tant qu’artiste, j’ai vu le hip-hop connaître un second souffle au moment où l’économie de la musique reprenait du poil de la bête. Alors moi je lie ces deux événements.

Je pense que grâce aux nouveaux marchés, aux nouvelles plate-formes, aux nouveaux moyens d’écouter et de consommer de la musique les artistes peuvent espérer exister même en ne vendant pas des mille et des cent physiquement. On restera loin des niveaux de ventes de CD tels que ceux qu’on voyait dans les années 90-2000 mais les artistes pourront quand même espérer avoir une véritable carrière, mettre en place des tournées, exister sans vendre physiquement un CD mais en commercialisant la musique de façon dématérialisée, en ayant une existence sur les plate-formes de streaming et de téléchargement. Légaux, s’entend.

 

 

Concertlive : Mais du coup est ce que ça n’oblige pas à adopter des rythmes très éprouvants en termes scéniques, est ce que les artistes n’ont pas plus de difficultés à se poser pour enregistrer ?

Médine : Oui le rythme s’intensifie c’est sûr. C’est un peu plus corsé qu’il y a quelques années. Certains artistes prenaient quatre cinq ans avant de revenir avec un nouvel album, aujourd’hui s’il n’y a pas un album tous les ans dans les bacs du fait justement de la multitude d’artistes qui existent, on risque d’être oublié, c’est une réalité de notre musique. Mais le rock ou l’electro sont tout autant concernés par ce phénomène. Il y a désormais cette obligation d’être productif.

Certains diront malheureusement. Moi j’ai envie de dire heureusement pour le coup car je trouve que cela pousse à la créativité. Cela créé de nouveaux métiers, des métiers périphériques à cette musique, des métiers autour de la web community, qui sont liés aussi à la vidéo. Bon nombre de vidéastes ont trouvé leur vocation grâce à la productivité qu’on exigeait désormais de cette musique. Bon nombre de médias également, les street médias, les médias urbains, les médias spécialistes se sont développés et ont gagné en audience grâce à la productivité et à la multiplicité de ces artistes. Je vois ça d’un œil très positif.

 

Concertlive : Plutôt le verre à moitié plein donc ?

Médine : Exactement. D’autres pessimistes vous diront l’inverse en vous rappelant que le rap est devenu un magasin de dentifrice où il faut toujours vendre, être toujours productif, où la créativité n’a plus sa place, on est soumis au rendement… Certains auront ce discours là et cela peut aussi s’expliquer rationnellement. Moi j’ai choisi de ne pas voir le verre à moitié vide et je trouve que cette musique est aujourd’hui parmi les plus populaires parce qu’il y a eu ce cycle de crise et maintenant une sorte de nouvel age d’or qui permet une productivité et d’être tout le temps créatif.

 

Concertlive : Vous même cela vous a amené à signer des titres un peu inédits dans l’inspiration, avec une couleur très différente sur le dernier album, par exemple le titre « Tellement je t’m », « Papeti », même « Madara » constituent des prises de risques pour vous, non ?

Médine : Clairement. J’essaie de faire ce que j’aime avant tout et ce que j’aime ce sont beaucoup de sonorités très modernes et cela m’amène à prendre des risques et à tester des choses dont je n’ai pas l’habitude de faire. Et je trouve que c’est ça aussi être un artiste. Cela n’est pas de se contenter d’une base de fans et de se contenter de servir la même soupe que l’on a servie il y a une dizaine d’années. Sous prétexte qu’on est assuré d’avoir un public qui va nous suivre, qui nous aime pour ce qu’on a été et qui continuera à le faire envers et contre tout. Or être un artiste je pense que c’est traverser les époques avant tout, plus que d’avoir une légion, une armée qui vous suit depuis vos débuts jusqu’à la fin de votre carrière. Je pense que traverser les époques cela demandes des sacrifices, cela demande de prendre des risques et cela demande surtout d’être tout le temps moderne dans son approche, de rester ouvert.

 

Concertlive : Est-ce que « Tellement je t’m » dont on parlait à l’instant est un clin d’oeil au « Tellement n’brick » du petit prince du raï Faudel Belloua ?

Médine : (Il s’esclaffe) On m’a fait cette remarque beaucoup de fois mais ce n’est absolument pas un clin d’oeil.

 

Concertlive : Quel est votre rapport au raï et à la musique algérienne ? Réel, lointain, distant, inexistant ?

Médine : Parlons surtout déjà de l’apport du raï au rap aujourd’hui. On peut remercier les chanteurs de raï d’avoir amené ce qui est aujourd’hui l’instrument de prédilection des rappeurs, le fameux « auto-tune », le fameux vocoder. Les raï men l’ont utilisé bien avant que le fasse T-Pain, bien avant toute cette vague d’artistes qui utilisent le vocoder aujourd’hui. Et le fait que de mauvais chanteurs puissent devenir de très bons chanteurs, cela a aussi rendu possible de nouvelles mélodies.

C’est le cas de vraiment beaucoup d’artistes raï, de Cheb Mami, de Cheb Khaled, de Cheb Hasni qui ont eu un impact dans le rap du fait de l’utilisation de ces vocodeurs. Et on le voit aujourd’hui clairement à travers des artistes tels que Soolking, qui apparaît sur mon titre « Madara » et qui a des « vibes » très raï dans sa trap et dans son rap en général.

 

 

Concertlive : C’est vrai. Vous avez une réflexion très affûtée sur l’apport du raï au rap et pourtant vous n’utilisez pas vous même de vocoder…

Médine : Non parce que je ne suis pas un gros consommateur de raï, je suis plus un fan de ce qu’on appelle le chaâbi, un autre type de musique algéroise. Un style moins lyrique, plus porté sur la musique et l’ambiance.

 

Concertlive : Dans les photos du livret de votre album, on vous voit dans un environnement urbain étrange et monumental. Quel est-il ?

Médine : C’est ma ville du Havre, ce sont les spots qui me sont chers ici. La couverture de l’album a été photographiée sur le port du Havre, sur un monument qu’on appelle le « brise vent », c’est ce qui accueille tous les navires qui arrivent de partout, aussi bien d’Asie que d’Amérique. Je trouvais intéressant de m’asseoir sur ce mur, sur ce « brise-vent » qui est un peu l’équivalent du panneau de lettrage Hollywood à Los Angeles, ici au Havre.

 

 

Concertlive : Sauf que là vous posez aussi à côté d’un tag « Anarchie », est-ce totalement fortuit ?

Médine : Il était déjà là, il était déjà là. Oui c’est un joli clin d’oeil. C’est une tradition politique moi qui m’interpelle. Pas forcément dans la dimension violente, radicale qu’elle peut revêtir. C’est assez fascinant d’étudier un positionnement qui est nihiliste, qui est en rupture, ça m’intrigue. Il ne s’agit pas de l’épouser mais de l’étudier, d’en apprendre.

 

Concertlive : Voire pourquoi pas dialoguer avec un anarchiste agnostique comme Philippe Corcuff, qui vient d’ailleurs de le faire avec le musulman Hahoues Seniguer dans « Spiritualités et engagements dans la cité », un ouvrage qui vient de paraître aux éditions du bord de l’eau ?

Médine : Je ne connaissais pas cette référence, c’est intéressant.

 

Concertlive : Puisqu’on vient de parler d’Islam, Alain Jacubowicz, qui a été président de la Licra et a été l’avocat de Benzema, considère que « l’islamophobie est une imposture à combattre » ? Qu’en pensez-vous ?

Médine : J’ai un peu arrêté d’y réfléchir parce qu’on ne me permet pas d’y réfléchir. Donc plutôt que de réfléchir aux causes de cette islamophobie dont je pense bien sûr qu’elle existe, à une échelle parfois institutionnelle et parfois même sur un registre de l’islamophobie ordinaire, sur un large spectre de valeurs donc, j’ai décidé de stopper toute considération publique sur ce sujet. Mon rôle d’artiste me permet justement de transcender ces concepts, de les dépasser, de parfois aller vers la pure provocation pour voir comment réagissent soi les détracteurs, soit les sympathisants d’une idéologie. J’ai donc arrêté d’y réfléchir frontalement. J’ai envie de proposer une autre façon de s’ancrer dans ce pays en tant que musulman. Plus que de réagir aux énièmes provocations qui peuvent exister et qui sont réelles, aussi bien dans le champ médiatique que dans le champ intellectuel, plutôt que de réagir j’ai envie de transgresser et de proposer une autre façon d’être musulman aujourd’hui.

Et une façon d’être musulman c’est parler d’enracinement dans ce pays. Et de comment moi j’ai réussi à m’enraciner, comment moi j’ai réussi à bricoler cet état d’esprit et bien c’est grâce à la langue française. Grâce à la langue française et même à ses auteurs de classiques. Et si moi je peux arriver à me retrouver et à me sentir français à travers le monde culturel, à travers les auteurs classiques, et bien c’est déjà un point commun même avec les détracteurs du mot « islamophobie ». Même avec les gens qui s’inscrivent justement en rupture avec tout ce qui pourrait être musulman dans ce pays, j’ai envie qu’ils sachent qu’on a un point en commun. Et ce point commun, c’est la langue française, ce sont les auteurs de classiques, Victor Hugo, qui a été une des figures sur mon avant-dernier album, qui est présent dans pas mal des « punchlines » que j’utilise.

 

Concertlive : Ou Verlaine, ou Rimbaud.

Médine : Exactement.

 

Concertlive : Lorsque vous dites qu’on vous empêche de le faire, est-ce qu’on vous a fait payer le fait que vous ayez voulu débattre en tant que musulman dans une posture autre qu’un silence gêné ou la « désolidarisation » ?

Médine : Oui en fait ce que je suis parle tellement fort qu’on en oubliera ce que j’ai à dire. Je m’appelle Médine, je suis issu des quartiers populaires, mes parents sont issus de l’immigration algérienne. Je représente tellement de choses et de symboles aujourd’hui que je ne peux pas avoir ce débat et cette discussion. J’ai donc arrêté d’en parler. Mais concrètement, dans ma vie au quotidien, dans mon activité professionnelle, dans mes morceaux je parle surtout des points communs que je peux avoir même avec ceux qui sont mes propres détracteurs.

(Crédit photo : ©Koria)

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