Scopitone 2018 a réinventé les Mille et une Nuits 0

Kedr Livanskiy – Scopitone 2018 – Nantes. L’artiste était aux côtés de Nina Kraviz et Dasha Rush une des émissaires de la nouvelle vague électronique russe.

Au festival des cultures électroniques et arts numériques Scopitone à Nantes, les nuits semblent en contenir mille. Selon le principe des poupées russes, telle Kedr Livanskiy et ses attachantes vocalises sibériennes comme héritées d’Andrea Parker mâtinées d’engelures breakbeats dignes d’AFX alias Aphex Twin.

Mais s’il fallait retenir une révélation, un coup de coeur de cette édition 2018 , ce serait Deena Abdelwahed. Il est presque minuit vendredi 21 septembre quand la Tunisienne fait brusquement monter la température de la salle Maxi. Précise, concentrée, elle délivre une techno lourde et pulsante chargée en textures rythmiques sous-jacentes plus syncopées. Une sorte de musique électronique solaire, enivrante et profonde, qui renvoie aux expérimentations flamenca-arabes du junglist DJ Suv. Avec des morceaux de bravoures qui font brièvement sortir l’artiste de sa réserve et la voient esquisser un pas de danse. Soulevant les coudes au dessus de ses épaules, virevoltant sur elle même. Comme prise dans une tempête de sable digitale.

 

NSDOS
NSDOS – Scopitone 2018 – Danseur, mannequin, artiste numériques, le créateur en ses multiples facettes.

 

Si le français NSDOS conçoit un singulier jeu de miroirs entre images oniriques et rythmes nocturnes, si Luke Slater tient son rang de passeur anglais entre techno rave et expérimentations, ce sont bien les princesses du harem Scopitone comme Paula Temple, Irène Drésel, Myako ou Miss Kittin qui auront envouté cette édition. Une féminité reine qui se vit parfois par transfert et procuration, à travers le simple nom d’un duo comme Projet Marina, valeureux héros electro rock d’un soir dans le cadre d’une « délocalisation » à la Scène Michelet.

Même si l’évènement resta l’apparition vendredi soir de l’impératrice des sorcières, la redoutable Rebeka Warrior qui transforma la piste de danse de Stereolux en enfer polaire.

 

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Des rythmes lourds, des stridences synthétiques dramatiques, un danseur athlétique et comme enragé galvanisant les premiers rangs, vite tentés d’envahir la scène, un public déchaîné partant en « pogo » d’apocalypse dans une ambiance digne du Rotterdam de la fin des années 90. Les rythmes crépitent, saturent, le « light show » est dantesque, les lumières tombent sur les danseurs comme des boulons tomberaient sur les forces de l’ordre, on se croirait à Nantes lors des grandes grèves des métallos des années 50.

D’ailleurs, lorsque Rebeka Warrior s’incruste à la fin du set de son comparse Madben qui remplaçait Vladimir Cauchemar, on l’entend scander de son chant à la fois doux, acide et inimitable : « La société est une salope, le capital un enfoiré, il faut brûler les policiers« .

Tel est l’art rugueux et corrosif de cette duettiste au sein de Mansfield. TYA ou de Sexy Sushi originaire de Saint-Nazaire : entre insoumission punk héritée des Bérurier Noir et spontanéisme lié à la culture des « free parties ». Des rythmes et des basses implacables avec une voix de conteuse pour enfants.

De drôles de contes tordus pour la jeunesse dorée de la ville, fille de notables nantais qui vibrionne sous les Nefs de Scopitone, qui parle de MDMA dans des vapeurs de cannabis.

 

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Et ce même si le festival est aussi un évènement responsable, engagé dans la vie de la cité puisqu’il mettait en place cette année une billetterie solidaire qui proposait aux festivaliers de ne pas récupérer le numéraire lié aux verres en plastique consignés. Afin de permettre la mise en place d’ateliers pour les publics éloignés de la culture.

Mille et une facettes. Mille et une nuits. Mille et une façon de se réinventer au contact de l’art et des mutations numériques. Comme lors de cette grandiose prestation du japonais Hiroaki Umeda, une (presque) première mondiale puisque le jeune public en avait eu la primeur avant même les adultes. Un spectacle qui pouvait se vivre comme un prolongement du « Continuum » de Ryoji Ikeda aperçu au Centre Georges Pompidou à Paris cet été. Même écran noir sur bruit blanc fractal, même immersion réflexive au pays des pixels, du code binaire et des réseaux. Sauf que Hiroaki Umeda panache sa création, sur fond de rythmes disloqués dignes de Funkstörung, d’une danse arachnéenne.

 

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Pendant que le danseur se convulse et mouille littéralement le maillot, l’écran géant se décompose, se scinde en une infinité de lumières, comme les éclats d’une vitre sous le choc d’un marteau. Une performance choc qui restera comme un temps fort de cette édition.

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