Baloji: »Quand tu as fait rimer « rue » avec « garde-à-vue », il faut pouvoir te renouveler » (interview) Commentaires fermés sur Baloji: »Quand tu as fait rimer « rue » avec « garde-à-vue », il faut pouvoir te renouveler » (interview) 209

Concertlive : Quel a été le déclic pour faire ce second disque, « Kinshasa Succursale » ?
Baloji :
L’idée était de réaliser l’antithèse de ce qu’est « Hôtel Impala », qui était un album que l’on a beaucoup travaillé au niveau de la pré-production ainsi que de la post-production avec un  enregistrement très espacé dans le temps. Cette fois-ci, on a fait quatorze chansons en six jours avec plus de 35 intervenants. Il y a donc quelque chose de très spontané, de très direct. C’était voulu. Je pense que travailler la musique dans l’urgence créé une autre dynamique, notamment dans la manière de jouer.

CL: Cela a été un défi que de faire ce disque en six jours ? As-tu trouvé le travail douloureux, difficile ou au contraire jubilatoire ?
Baloji:
Plutôt jubilatoire en fait, extrêmement motivant, inspirant, et enthousiasmant. C’est une expérience que je suis prêt à renouveler d’ailleurs. On va essayer de le refaire pour le prochain album, partiellement du moins. On fera des enregistrements à Kinshasa dans ce sens-là.

CL : Est-ce que Kinshasa a été une ville inspirante ?
Baloji:
Kinshasa est une ville éminemment inspirante dans le sens où c’est une ville de 15 millions d’habitants, et donc bouillonnante, bruyante, qui me rappelle des villes comme New-York. C’est une ville où la musique, presque de manière caricaturale, fait partie du quotidien de chacun. Elle est très importante sans doute parce que l’on vient d’un pays qui a longtemps été enclavé et que le seul vecteur d’échange était la musique. Donc cela se ressent très fort. Là-bas, le courant musical majeur est exclusivement le Soukous. Tout le reste est inclus dans un terme tiroir que l’on appelle la musique d’expérience.

CL Et d’un point de vue plus personnel, était-ce important de revenir à tes racines et de les explorer davantage à travers la musique ?
Baloji:
Je ne suis pas dans ce truc de recherche identitaire, dans cette volonté de me réconcilier avec mes origines congolaises, le « déraciné »… Pas du tout. Je pense que c’est juste un challenge musicalement, c’est une démarche qui s’inscrit dans une continuité. La musique congolaise a, de par son histoire, autant été inspirée par James Brown au niveau des batteries, Claude François et ses claudettes. Il y a vraiment la démarche d’absorber les influences de l’étranger de manière très forte, un peu comme dans le hip-hop. Le hip-hop, la manière dont je le conçois est très lié à la culture du sampling, à une culture très sixties-seventies au niveau de la musique. On recherche ces patines. Et plus je travaillais là-dessus en samplant des gens comme Manu Dibango et des artistes d’Afrique de l’ouest, plus je me disais que ce serait bien de sampler des artistes congolais avec lesquels j’ai grandi et pour lesquels j’avais comme un « rejet » parce que c’était la musique de mes parents et non la mienne. J’avais envie de me réconcilier avec cette musique-là et de me rendre compte de la richesse et de la subtilité qu’avaient des gens comme Tabu Ley Rochereau, Franco, Dr Nico. Dans les années 60-70 il y avait une musicalité juste étourdissante, exceptionnelle.

CL Entre le premier album et celui-ci, y-a-t-il une continuité particulière ?
Baloji:
Il y a une continuité naturelle vue les reprises, il y a une continuité naturelle liée au titre et puis il y a une continuité par rapport au prochain album qui sera la synthèse entre ces deux disques, entre quelque chose de très européen porté vers l’Afrique comme sur « Hotel Impala » et quelque chose de très kinois mais avec quand même un regard sur ce qui se fait ailleurs comme sur « Kinshasa Succursale ». Et puis il y a cette dichotomie entre les cultures urbaines où la guitare est perçue comme un instrument lié aux musiques anglo-saxonnes et un pays où c’est au contraire l’instrument roi, où le guitariste est plus important que le chanteur. Je trouvais intéressant de faire se rencontrer ces deux univers qui sont par la force des choses assez opposées.

CL Le titre d’ouverture, « Le jour d’Après/ Siku Ya Baabaye (Independance Cha-Cha)» est une chanson politique?
Baloji:
En effet. C’est une chanson éminemment politique. Elle a été écrite en 1959, dans un contexte assez particulier, à savoir les accords de la Table ronde, des accords bi-latéraux qui donnaient l’indépendance au Congo, au départ assez « téléguidée » par Bruxelles et qui relèvent un peu de la farce. Après il y a aussi ce que la chanson raconte. C’est une chanson de louanges qui s’inscrit dans une tradition qui existe encore aujourd’hui. Les grands artistes congolais aujourd’hui chantent la musique de louanges. Ils gagnent leur vie en demandant les louanges au public mais ils chantent aussi pour des politiciens, des marques de vêtements. C’est comme si moi  je chantais aujourd’hui que l’UMP est un parti formidable, que le PS est extra-ordinaire, que Mélenchon est un type fabuleux et que Marine Le Pen est la plus grande politicienne qui soit. Tu entendrais cela, je pense que tu crierais au scandale et à l’aberration et en même temps c’est ce que cette chanson est. C’est aussi une façon de dire que les choses n’ont pas beaucoup changé en cinquante ans malheureusement.

CL : Au moment de l’enregistrement, pensais-tu déjà à la transposition live des chansons ?
Baloji:
Non. Un des musiciens avec qui j’ai travaillé sur « Hôtel Impala » m’a dit un jour : « Quand tu fais un album, tu ne penses pas au live ». Sinon cela peut créer de la contrariété et mettre plus d’obstacles qu’il n’en faut. Je pense qu’il faut faire les choses de façon organique et c’est d’ailleurs comme cela que l’on a appréhendé le live aussi. Le live est par la force des choses différent mais je me sens très à l’aise avec ça.

CL : Tu parlais à l’instant d’un troisième album. Tu en es où sur ce travail?
Baloji:
On peut dire que cet album existe déjà; on va enregistrer pas mal de parties dans les prochains mois. C’est un disque auquel je tiens très fort. Il sera enregistré en partie à Kinshasa, en partie en Europe. Ce sera vraiment la synthèse entre les deux premiers disques. Du moins j’espère.

CL Dans une interview, tu parlais de rap commercial et tu citais en exemple Sefyu…
Baloji :
Ah bon ? Pourtant j’aime bien Sefyu. J’ai beaucoup de gens dans mon entourage qui s’identifient à son discours et je trouve que c’est un bon rappeur. Après je pense que sa musique correspond plus à l’air du temps que la mienne et que je suis en décalage avec ce courant-là. Mais je n’ai pas de souci avec cela. Après c’est un ensemble de choses. Je pense que si tu veux passer en radio tu fais les efforts qui vont avec. Par exemple, tu ne fais pas un single comme « Independance Cha-Cha » qui est clairement dans une esthétique sixties, rumba et qui ne correspond pas au format des radios actuelles.

CL : Plus largement quel regard portes-tu sur le rap francophone actuel ?
Baloji:
Je trouve qu’il y a de très bonnes choses. Après, le français est une langue exigeante et c’est une musique qui demande un certain acquis, un certain bagage. Quand tu as fait rimer « rue » avec « garde-à-vue », il faut pouvoir te renouveler et raconter d’autres choses. Et je me rend compte que ce sont les artistes les plus instruits qui parviennent à faire le plus d’albums possibles et à amener des choses intéressantes. Je pense notamment à Booba qui est je pense un mec assez cultivé. Je pense à des gens comme Youssoupha ou Orelsan également. Ce sont des gens qui ont des acquis, et qui vont rester sur le devant de la scène au moins quelques années encore.

Propos recueillis par la rédaction

Previous ArticleNext Article
X
X