Bruit Noir : « J’aime quand ça réagit, je n’aime pas les choses confortables » (Interview) 1 1710

Une boucle bouclée. À la manière des fameux trébuchements rythmiques empruntés au « Disorder » de Joy Division avec lesquels Bruit Noir attira notre attention sur son premier album « I/III ». En donnant à Nantes la dernière date de sa tournée, le duo composé de Pascal Bouaziz et Jean-Michel Pire a signifié à la ville tout ce qu’il lui devait. Car Mendelson, le groupe qui lança Pascal Bouaziz, y joua régulièrement, notamment à la grande époque de l’Olympic. Toute une école de rock littéraire a aussi été enfantée par le label nantais Lithium, de Dominique A à Diabologum en passant par Mendelson, donc. Pascal Bouaziz vient même de publier un premier album solo aux « haïkus » ciselés. Ainsi qu’un recueil de textes aux éditions Le Mot et le Reste. En concert, l’auteur, pour ponctuer des titres à la musicalité exsangue, a inventé une forme unique de « stand up » grinçant, entre hilarité et laconisme. Seul moyen de préparer en douceur, en clôture, à la radicalité quasi punitive d’« Adieu », évocation de la perte de son enfance par Pascal Bouaziz, jadis abandonné par le monde des adultes. Un titre qui laisse son interprète, pourtant narquois l’instant d’avant, les yeux brillants, frémissant. Nous avons rencontré dans leurs loges dans le moment qui précédait le concert de Perio au Festival Soy à Nantes les deux artisans de Bruit Noir. Un projet aux tessitures sonores opaques, qui existe avant tout par sa réinvention du langage, logorrhée poignante, dans un verbe rêche, aux sentences murmurées en boucle pour en attiser le mordant. Avec un débit à la gorge serrée, comme hypnotisé. Une interview où nous avons parlé avec eux de « La Province », de prémonitions, de Joe Dassin, d’Alan Vega et de…Metallica.

 

Concertlive : Ce disque de Bruit Noir, est-ce que c’est une façon pour un nouveau Pascal Bouaziz d’envoyer promener l’ancien ?

Pascal Bouaziz : Non, l’ancien est toujours là mais sans filtre. Cette fois, dans ce disque, il y a tout qui passe. D’habitude, je polis, j’élague et cela me prend beaucoup de temps d’écrire. Là, j’ai tout laissé, même les bouts pas jolis. L’idée, c’est de ne rien couper, rien censurer. C’est bien pour cela que cela s’appelle Bruit Noir et pas « joli bruit dans ma tête ».

Est-ce que vous pensez réellement tout ce que vous avez écrit pour ce disque ?

Pascal Bouaziz : Oui, je pense tout mais à toutes les heures de la journée. Quelquefois je peux me sentir pas bien, en colère ou être de très mauvaise foi. Ce que j’écris, ce n’est pas un tract de parti politique, c’est plein de contradictions, de mauvaise foi, c’est plus que du « off » émanant d’un politicien. De toute façon, même leur « off » à eux est calibré.

 

Concertlive : Cela va même tellement loin que sur le titre « Joy division », vous enchaînez un sarcasme un peu bouffon sur Lou Reed et Metallica avec l’évocation des camps de concentration et de Primo Levi. Le procédé fonctionne in extremis. Est-ce que c’est un passage que vous auriez pu supprimer ?

Pascal Bouaziz : Non, pas celui-là. Des raccourcis, il s’en forme tout le temps dans la tête. Un peu comme quand on apprend qu’il y a eu un tremblement de terre en Italie (NDLR : il y en aura un, ressenti jusqu’à Rome le lendemain de cette interview) et qu’on se dit « tiens je me ferais bien des pâtes ce midi ». Ce texte, ce n’est pas un mausolée sur l’holocauste, c’est vraiment un truc réel sur l’amour de la musique, comment ça irrigue tout le quotidien et les pensées. La référence à Lou Reed, c’est de la faute de Jean-Michel, c’est lui qui m’a obligée à l’inclure (sourire pincé).

Jean-Michel Pires : Moi, ce disque que Lou Reed a fait avec Metallica, ça m’a choqué. Cela me fait quand même bizarre de me dire que c’est le dernier disque qu’il a sorti de son vivant.

Pascal Bouaziz (avec une moue blasée, ironique) : Les grands disques sont toujours en avance.

Jean-Michel Pires : Metallica faut encore que je trouve la porte. Leur album « Master of puppets » par exemple, j’ai beau avoir essayé, j’ai du mal.

Pascal Bouaziz (sec, définitif) : Moi, ça ne me concerne pas.

Concertlive : Musicalement, en quoi le disque de Bruit Noir a été une rupture pour vous ?

Jean-Michel Pires : Tout le concept est nouveau. Personnellement, c’est la première fois que je m’occupe entièrement des musiques pour un disque. Je voulais juste de la batterie, des percussions et des cuivres. Pour l’élaborer, j’ai beaucoup écouté « Flowers of romance » de Pil où ils se livrent à une sorte d’épuration de l’instrument rock, font du rock sans guitares. J’aime les productions de la période 78-82, la façon dont se déploie la batterie sur la « Metal Box » de Pil, ce côté froid et métallique, le travail du producteur Martin Hannett. L’instrumental de « Joy Division » a d’ailleurs été conçu avant le texte de Pascal mais ce n’était pas une commande de sa part.

 

Concertlive : Est-ce que vous êtes conscient qu’en écrivant une chanson comme « La province », vous courrez le risque d’engendrer en réaction des titres tels que « La Parisienne » de Christophe Maé ?

Pascal Bouaziz : Si ça débouche sur des titres supérieurs, je trouve ça très bien. Bon, évidemment, une chanson de Christophe Maé n’est pas la meilleure chose qui peut arriver. Mais on n’est pas responsable des effets secondaires qu’on provoque. Sauf quand on travaille dans les médicaments. Moi j’aime quand ça réagit, je n’aime pas les choses confortables. Cette chanson, elle exagère d’un certain point de vue. Mais elle est aussi très vraie. Même ici, à Nantes, tout à l’heure on a marché pendant vingt-cinq minutes, il n’y avait rien, pas un tabac. Ceci dit, j’aimerais bien aussi écrire bientôt un texte sur Paris et l’art contemporain, la Nuit Blanche…

Concertlive : « La province », vous l’avez jouée aussi à Reims ou à Cannes ? Comment est-ce que les gens la reçoivent ?

Pascal Bouaziz : On la joue partout. Les gens l’adorent car ils savent très bien de quoi je parle. Il n’y a qu’à Paris qu’elle est sifflée car là-bas il y a beaucoup d’anciens provinciaux qui ont honte et n’assument pas.

Concertlive : Vous avez donné une douzaine de dates. Avez-vous élaboré le concept scénique longtemps avant ?

Jean-Michel Pires : Cela s’est rodé en cours de route. Il fallait trouver comment gérer ça de A à Z, avec ce compromis qui consistait à jouer avec les cuivres sur bande sans que ça dénature le rendu d’ensemble. Aujourd’hui, on assume cette contrainte, je ne pense pas que cela pourra être mieux.

 

Concertlive : « La manifestation », c’est une chanson où vous manifestez tous seuls pour le droit à ne pas travailler, à ne pas avoir d’idée ?

Pascal Bouaziz : C’est une manifestation à deux.

Concertlive : N’était-ce pas étrange de constater que le simulacre que vous mettiez en scène dans la vidéo de ce titre, une manifestation qui tourne en rond Place de la Bastille, s’est transposé dans la réalité le 23 juin 2016 lors d’une manifestation contre la loi Travail ?

Jean-Michel Pires : Nous n’avons que des chansons prémonitoires de toute façon. « Low Cost », on l’avait écrit avant le crash de la Germanwings dans les Alpes-de-Haute-Provence. « L’usine » est née juste avant le scandale de l’abattoir d’Alès.

Pascal Bouaziz : On se fait l’écho du monde dans lequel on vit, comme tous les artistes.

Vous êtes des sortes d’oracles. Suicide et Alan Vega, c’est une référence qui vous parle ?

Pascal Bouaziz : Leur musique est magnifique, Alan Vega était un très grand chanteur. C’était tellement surprenant de les voir tous les deux, lui et Martin Rev tellement déterminés à faire ce qu’ils font, tu as l’impression qu’ils sentaient qu’ils avaient raison contre le monde entier. Comme si Alan Vega savait que 40 ans plus tard, il ferait la tournée des plus grands festivals du monde, que tout le monde serait à ses pieds à le flatter. De plus, ils ont fait des disques superbes et très émouvants. Ce sont aussi pour cela des modèles.

 

Concertlive : Le dernier titre, « Adieu », est tellement difficile qu’on se dit après en avoir entendu la dernière seconde qu’on ne réécoutera plus jamais le disque. Pourquoi l’avoir placé à la fin ?

Pascal Bouaziz : Pour que les gens aillent jusqu’au bout. C’est un titre qui a été personnellement difficile à écrire et je suis hyper heureux d’y être arrivé. C’est un coming-out.

 

Concertlive : Dans « Requiem », vous vous projetez dans un Pascal Bouaziz qui change de prénom pour Max et qui vit en Nouvelle-Calédonie. Cela renvoie au titre suivant « Joe Dassin », qui est lui-même mort dans les Dom-Tom, à Papeete. Pourquoi cette référence à Joe Dassin, bien loin de l’univers de Bruit Noir ?

Pascal Bouaziz : Joe Dassin a écrit des chansons vraiment très très belles comme « Salut les amoureux » avec des paroles comme « On était pas faits pour vivre ensemble ». Mais « Requiem », c’est un titre qui fait référence à tous les autres chanteurs, à Hervé Cristiani aussi, il s’intègre dans une sorte d’usine à fantasmes, tout est concassé pour faire une sorte de délire sur le fait que j’écris moi-même mon propre épitaphe.

Concertlive : Qui est Sylvain Champion que vous remerciez pour l’ensemble de son œuvre dans les notes de pochette ?

Pascal Bouaziz : Quelqu’un qui m’a offert du calva. Notre ingénieur du son. On travaille avec lui depuis le début. Quelquefois, c’est important de remercier.

Dans quelle direction s’oriente le processus de production pour le prochain album ? Est-ce que ce sera plus minimal ? Cela paraît difficile.

Jean-Michel Pires : C’est en cours de réflexion. Il n’y aura pas de cuivres, ça c’est sûr. On conservera le même principe d’instrumentaux réalisés en amont puis envoyés à Pascal avant l’écriture des textes.

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