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Dinos : « Le rap représente un mode de vie ainsi que tout un contexte social »

Par Nicolas Mollé le 17/06/2018 - Dernière mise à jour : 02/07/2018

Dinos :

Longtemps attendu, découvert il y a trois ans lors des battles hip hop a capella qu’étaient les rap contenders, Dinos a peaufiné son premier album « Imany ». Un disque d’exception pour ce rimeur hors pair à la métrique affutée, largement au dessus du panier de ses contemporains. Cet héritier d’Oxmo Puccino capable sans trop forcer de tirer des larmes à l’auditeur le plus endurci est en train de se faire un nom sans tapages ni abus de rimes salaces à tiroirs. Y compris grâce à la scène qu’il maîtrise déjà grâce à une générosité lumineuse et une rare écoute de la foule. Il vient de débuter une tournée qui le mènera à La Cigale par des dates à La Boule Noire et au Ferrailleur à Nantes, où nous l’avons rencontré pour un interview.

 

 

Concertlive : Tu as abandonné ton pseudonyme Dinos Punchlinovic pour Dinos ? Est-ce ta culture des mots, toi qui sais ce qu’est un aphorisme, qui t’as amené à délaisser cet anglicisme ?

Dinos : Punchlinovic, je trouvais ça gamin, ça représentait une époque où je commençais à rapper, c’était le début de la post-adolescence, je voulais que cette époque là soit terminée. C’est pour cela qu’on a enlevé le « Punchlinovic » c’est une ancienne époque, cela ne me plaisait plus. Même le concept de la punchline je trouve que c’est révolu, tout le monde parle de punchline par ci par là, personne n’en fait vraiment au final. C’est pour cela que je l’ai enlevé. Et puis, c’était trop dur à prononcer aussi.

 

 

Concertlive : Est-ce que tu te vis comme un artiste de scène ou un artiste de studio, qui peaufine les choses, comme on a pu le voir avec les trois ans que tu as consacrés à ton album ?

Dinos : Je dirais que je suis les deux. Je vais prendre plaisir ce soir à jouer, j’espère que tu seras là, que tu resteras pour voir. Mais en studio aussi je prends plaisir à enregistrer. Tu sais, quand tu as une passion, il y a en général plusieurs dimensions. Certains joueurs de football vont apprécier l’entraînement mais aussi les matchs. Lors de l’entraînement, tu peux essayer des trucs, tester des gestes techniques tandis qu’en match tu peux observer si ces mêmes procédés fonctionnent. Et bien c’est pareil en studio, tu testes des chansons et tu regardes ce qui fonctionne en live. C’est aussi simple que cela.

 

Concertlive : En parlant de références au football, dans quelle mesure te parle la Coupe du Monde, qui bat son plein actuellement ?

Dinos : Cela parle à tout le monde je pense, même ceux qui ne regardent pas le football doivent regarder de loin. De plus, moi j’ai fait du football pendant assez longtemps lorsque j’étais petit. Donc j’observe cela de près, de loin, en arrivant à Nantes, je suivais le match à la radio, hier j’ai regardé aussi. En fait je te dis que je peux suivre ça de loin mais même les matchs pas intéressants, je les ai regardés (petit rire).

 

 

Concertlive : N’est-ce pourtant pas un peu dommage que les jeunes « issus de quartiers » n’aient souvent que cet horizon-là, le football ou le rap ? Quelle est ta position sur le sujet, toi qui étais plutôt bon à l’école, comme j’ai pu le voir dans plusieurs interviews ?

Dinos : Il y a un morceau de Booba sur l’album « Temps Mort », « Indépendants », qui dit : « Pour eux, si t’es black, d’une cité ou d’une baraque, t’iras pas loin, c’est vends du crack ou tir à 3-points ». On veut nous faire croire qu’on est conditionnés pour ça mais aujourd’hui, en réalité, si tu regardes les quartiers, tu te rends compte qu’il y a plein de gens qui font de longues études, il y a des gens qui ont des trajectoires très différentes. Certains virent mal d’autres non mais nous ne sommes pas uniquement axés sur le rap et le football, ce n’est pas vrai, c’est un mensonge. Cela n’existe pas. Moi je pense que cela fait partie des fantasmes que les gens ont sur les quartiers.

Certes, il y a là bas beaucoup de rappeurs et beaucoup de gens qui veulent être footballeurs mais c’est l’environnement dans lequel on grandit et c’est ce qu’on voit à la télévision, donc on se dit : « les footballeurs ou les rappeurs, wow, c’est trop bien ». Je vais te dire une bêtise mais quelqu’un qui vit à Nantes par exemple, dans un environnement un peu plus huppé, si ça se trouve il va vouloir être littéraire, être tennisman. C’est une question d’environnement. Nous sommes juste les produits de notre environnement. Le rap représente un mode de vie ainsi que tout un contexte social. C’est le nôtre.

 

 

Il est donc normal qu’on écoute ça dès la naissance. Et tout aussi normal qu’on soit amenés à vouloir essayer d’être rappeur, à réussir ou ne pas réussir mais en tout cas à tenter de le faire. On grandit dans ça, on naît dans ça aujourd’hui. Les petits qui grandissent, ils poussent avec ça aujourd’hui, c’est la musique du peuple. Il est facile de dire que les jeunes de quartier veulent à tout prix être rappeurs mais même aujourd’hui, les caucasiens, appelle ça comme tu veux, qui grandissent en province qui deviennent rappeurs sont parfois même plus forts que les mecs de quartiers. Le rap, c’est juste l’expression d’un mode de vie. Et c’est notre mode de vie à nous, c’est aussi simple que cela.

 

Concertlive : Qu’en est-il de toi en particulier, qui manie les références littéraires, qui convoque, dans un très bon titre d’ailleurs, Rimbaud ?

Dinos : Pas Rimbaud, Baudelaire.

 

Concertlive : Exact ! Au temps pour moi (rire). Baudelaire, oui, dans « Les pleurs du mal ».

Dinos : Rimbaud c’est dans le prochain album. Si tout se passe comme prévu. Je vais parler de Rimbaud et de Verlaine. Car personne ne savait que les deux sortaient ensemble (rire).

 

Concertlive : J’ai lu que tu as lu « l’Alchimiste » de Paulo Coelho à l’âge de 14 ans, quel est ton dernier choc littéraire ?

Dinos : Malheureusement, je ne l’ai pas fini, je l’ai oublié à Marseille : « Sapiens, une brève histoire de l’humanité » de Yuval Noah Harari. Mais ce n’est pas un ouvrage à portée littéraire, c’est plus de la sociologie, de l’anthropologie.

 

Concertlive : Tu aimes donc aussi les essais ?

Dinos : Oui. Cela peut être du lourd, un essai, quand l’auteur parvient à rendre ça intéressant, oui. J’ai lu un livre il y a peu de temps, dont je ne me souviens plus du nom de l’auteur, « Le jeu de la vie ». Là, je viens de commencer « Les quatre accords toltèques » de Miguel Ruiz, il m’attend dans ma chambre d’hôtel. Mais mon mode de vie actuel, toujours sur les routes, à donner des concerts, en tournée, ne me permet pas de lire comme j’aimerais le faire. En fait, je ne me considère pas comme un fan de lecture ou un littéraire, j’aime bien juste lire, cela me plaît mais je n’ai pas de prétention par rapport à ça.

 

Concertlive : Que penses-tu des rappeurs qui écrivent des livres comme la Rumeur, Joey Starr, Abd Al Malik, Gaël Faye, dans des registres très différents, il est vrai ? Est-ce que ça te tente pour l’avenir ?

Dinos : J’ai des idées oui. Je commence à savoir ce que je pourrais écrire. Mais je préfère garder ça pour plus tard. J’ai deux trois bonnes idées oui qui pourraient faire un livre. Je me dis que je me lancerais peut être si j’arrête le rap un jour. Dans cinq ans, quatre ans. J’essaierais d’écrire quelque chose.

 

Concertlive : Tu as d’ailleurs parlé de cette possibilité d’arrêter le rap dans l’intervention que tu as pu faire à « Rentre dans le Cercle ».

 

 

Dinos : « Si le rap ça marche pas j’arrête je fais un bac + 5 » ?

 

Concertlive : Exactement. Pourquoi as-tu dit cela ? Parce que cela ne se passe pas comme tu le rêvais ?

Dinos : C’est de l’ego-trip. C’est une façon de me comparer aux autres rappeurs, de dire : « Moi si le rap ça ne marche pas je retourne faire des études puisque je suis fort à l’école ». Après c’est pas dit que j’ai envie de retourner à l’école. C’est juste de l’ego-trip.

 

Concertlive : Est-ce que cette émission « Rentre dans le Cercle » à laquelle tu as participé n’a pas un peu remplacé les rap contenders qui t’avaient lancé ? Est-ce que ça n’en est pas une version modernisée, actualisée ?

Dinos : On peut voir ça comme ça. On le peut, ceci dit « Rentre dans le Cercle » est surtout un bon moyen d’expression, un bon moyen pour obtenir de la visibilité mais ce n’est pas « Le Cercle » qui me lance ou quoi que ce soit. L’avantage des rap contenders c’est qu’ils ont permis aux gens de me connaître. Maintenant la comparaison que tu fais je trouve qu’elle est intéressante dans le sens où « Le Cercle », c’est le programme urbain qui rassemble des gens et qui fait découvrir de nouveaux talents, dans ce cas là je suis d’accord avec toi. Même si ça n’a rien à voir en termes d’idée et de concept initial.

 

 

Concertlive : Entre ce moment des rap contenders et celui du « Cercle », il y a pas mal de temps qui a passé, le rap a beaucoup évolué, aujourd’hui on est presque quasi systématiquement dans une mouvance drill, trap qui inonde les ondes…

Dinos : La drill c’est un peu obsolète, non ?

 

Concertlive : Ce que je veux dire c’est que ces sonorités caractéristiques ont modelé le rap français d’aujourd’hui.

Dinos : La trap ça ne peut pas mourir. Tant qu’il y aura des bandos (NDLR : maison abandonnée) à Atlanta elle sera là. La trap c’est aussi l’expression d’un mode de vie donc tant qu’il y aura des mecs en tee-shirt blanc sur les coins de rue à Atlanta, tant qu’il y a aura des bandos, tant qu’ils seront pauvres à faire des soirées dans des maisons abandonnées, la trap sera forte. C’est un mode de vie la trap. Ce n’est pas juste une musique. Les gens ont tendance à l’oublier. Aujourd’hui il n’y a plus beaucoup de taggeurs parce qu’au fond, réellement, le hip-hop est quasiment mort. Le hip-hop englobait beaucoup de choses, la danse, les tags. Aujourd’hui l’esprit hip-hop n’existe quasiment plus. Les jeunes tu peux leur parler des pionniers, des vieilles références, ils ne connaissent pas. Il faut savoir que ces musiques là sont avant tout des modes de vie. D’ailleurs c’est valable pour d’autres choses : la variété française, la valse, ça meurt parce que les gens ne le vivent plus, ne dansent plus comme avant. On va valser avec qui ? La salsa existe toujours en Amérique latine parce qu’il y a toujours ce mode de vie qui va avec de faire la fête, de manger, de boire, d’aller dans des clubs, de fumer des cigares etc. C’est une culture.

 

 

Et la trap, ça ne va pas mourir maintenant. La drill, encore, s’est faîte phagocyter par la trap car on parle moins de Chicago qu’avant. Et au final la drill existe encore un peu mais au final la trap est le style qui est parvenu à le plus s’exporter. Ce mode de vie d’Atlanta irradie énormément et il y a plein de rappeurs très fort à Atlanta : Migos, Childish Gambino, Young Thug, Gucci Mane. Il y a énormément de rappeurs en Georgie.

 

Concertlive : Justement cela a beaucoup modelé ce qui se fait en France aujourd’hui n’es tu pas en ce qui te concerne un peu à contre-courant, dans une forme somme toute assez classique, souvent « boom bap« , avec des beats assez carrés, des mélodies, des boucles de piano ?

Dinos : Tu sais je n’ai jamais fait de musique qui colle à la mode du moment.

 

Concertlive : Et tu rappes de façon assez orthodoxe, très technique mais dans des canons assez classiques…

Dinos : Classique oh je suis pas forcément d’accord des fois je tente aussi des choses différentes sur « Flashé« , « Havana & Malibu« , « Notifications« , « Sophistiqué » etc…Moi mon but c’est de trouver le juste milieu entre toutes les tendances actuelles, de réussir à être le fruit de mon époque sans toutefois suivre la tendance. C’est aussi simple que ça. Je suis un jeune de mon époque, je m’habille comme tel, j’aime bien la mode et bien musicalement c’est pareil sauf que même dans ma manière de m’habiller je ne vais pas faire exactement comme les autres. Je vais prendre des choses de mon époque et les faire à ma manière.

 

 

Concertlive : Pourquoi as-tu mis autant de temps à sortir ton premier album, est-ce que c’est parce que tu l’as peaufiné au niveau des textes ou d’autres choses t’ont ralenti ?

Dinos : Il y a un peu de tout. Un peu de haine, un peu de joie (il s’amuse, rit de la référence à son titre « Spleen« ). Mais le point d’orgue, c’est la musicalité, je n’étais pas satisfait de mon album. Ni musicalement ni au niveau des textes. J’ai donc mis du temps. Au final, j’ai sorti un album dont je suis extrêmement fier.

 

 

Concertlive : Les textes sont très sophistiqués, très écrits, passes-tu beaucoup de temps sur chaque texte ?

Dinos : Cela dépend. Il y a des titres compliqués que j’écris facilement. Des titres simples que je mets beaucoup de temps à finaliser. Cela dépend de toi et de ton inspiration. Hier j’ai fait trois titres. Mais si ça se trouve, dans une semaine, cela va représenter de grandes difficultés pour moi d’écrire un simple couplet.

 

Concertlive : Quel est le morceau qui a été le plus compliqué à écrire ?

Dinos : Il n’y en a pas dans cet album. J’avais de l’inspiration.

 

 

Concertlive : Est-ce qu’il n’y a pas chez toi cette tentation de provoquer de façon un peu abrupte qui peut survenir dans un texte très littéraire, très ciselé, je pense au refrain de « Les Pleurs du Mal » qui fait pourtant référence à un poète ?

Dinos : Je fais juste ce que je pense, je n’ai pas d’arrière pensée, c’est toi qui interprète à ta manière. Moi je te donne juste ce que j’ai sur le coeur et tu fais ce que tu veux avec les informations qu’il y a dans ma musique. Après on parle de Baudelaire mais ce n’était pas non plus le poète avec les textes les plus policés.

 

Concertlive : C’est vrai.

Dinos : Et si on doit parler de figure de style, je ne pense pas que ce que j’ai fait sur ce texte soit réellement oxymorique au fond.

 

Concertlive : Et que signifie ta référence à « La Haine »/Vincent Kassel lors de ton improvisation du « Cercle » ?

Dinos : C’est de l’ego-trip encore une fois, une façon de me comparer à mes contemporains sur un mode sarcastique. Pour moi il y a tout un ensemble de rimes éculées qui devraient être interdites. Des rimes que même moi j’ai pu faire. Bon j’ai pu aussi pondre des rimes pas terribles. Mais « Terminer-déterminé », « Benzema/Eczéma » et faire rimer la Haine avec Vincent Kassel, bof (rire). C’est comme de dire « j’ai un bleu » et de faire une rime avec Zahia comme cela pouvait se faire à l’époque. Schtroumpf, bleu, Zahia, tout ça, ceci cela, ce sont des rimes qu’on entend tout le temps.

 

Concertlive : Sauf que « La Haine » et Vincent Kassel ça ne rime pas, non ?

Dinos : « J’ai la Haine comme Vincent Kassel« , c’est aussi simple que ça. En plus tu as une assonance en « é », La Haine, Vincent Kassel, c’est même possible comme ça, tu peux la faire la rime tirée par les cheveux (rires).

 

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