Asaf Avidan : « La liberté d’expression n’est pas un acquis » Commentaires fermés sur Asaf Avidan : « La liberté d’expression n’est pas un acquis » 3469

C’est dans son hôtel parisien, qu’Asaf Avidan nous a donné rendez-vous. Vêtu d’un long gilet noir, il émane une véritable douceur du chanteur israélien. Le musicien aime la France et n’hésite pas à faire les salutations d’usage dans la langue de Molière, « Enchanté » lance t-il.

Il s’assied sur une banquette dans le bar cosy situé au rez-de-chaussé de l’établissement. Asaf Avidan est « un peu fatigué » mais choisi néanmoins de ne pas se reposer avant le début de l’interview « Il faut travailler. » Arrivé à Paris le 7 janvier 2015 pour défendre son nouvel opus « Gold Shadow », le chanteur a enchaîné la promo mais a également suivi de près les terribles événements survenus en France.

Concerné, il s’est rendu à la Marche Républicaine du 11 janvier 2015 suite aux attentats de Charlie Hebdo. Il revient avec Concert Live sur ses sources d’inspiration, son clip mais aussi la liberté d’expression.

 

 

  • Concert Live : Ton nouvel album « Gold Shadow » sort le 12 janvier 2015. Comment le décrirais-tu ?

Asaf Avidan : C’est un album de rupture. Mais un album de rupture particulier parce que j’ai commencé à l’écrire au mois de janvier 2014. A ce moment là j’étais encore dans une relation amoureuse qui a duré 6 ans. Et au moment où je l’écrivais je vivais encore cette relation qui me paraissait stable. Je pensais poursuivre le sujet et le thème de la rupture dans la sécurité de ma propre stabilité. Le temps passait, j’écrivais ces chansons et quand j’ai dû mixer l’album en juillet j’ai  dû choisir l’ordre des morceaux et tout le reste. Quand les pièces se sont assemblées j’ai dû admettre que ça parlait de ma relation amoureuse.

Ça m’a ramené aux changements dans ma vie personnelle. Je me suis séparé de ma petite amie et dans un sens, les chansons étaient beaucoup plus honnêtes que j’étais capable de l’être moi-même. Elles m’ont donné le courage et la compréhension de ces voix internes que j’avais peur de laisser s’exprimer.

  • CL : L’écriture t’as servi de psychanalyse ?

AA : C’est toujours le cas. La musique me sert d’outil de psychanalyse et me permet de me comprendre. Mais l’ironie c’est que  plus on creuse,  plus on fouille à l’intérieur de soit, le plus on avance dans sa psychanalyse  et plus on se rapproche de quelque chose de philosophique sur la manière dont on voit la vie.

Donc une rupture qui est très personnelle et très spécifique devient quelque chose de philosophique sur le thème de l’amour. Le thème de l’amour en opposition à la mort, à la nature idéaliste de la vie qui fait qu’on répète en boucle les même étapes. Ce qu’il y a d’amusant c’est que les choses qui nous sont très personnelles deviennent universelles.

  • CL : Tu l’as écrit en tournée ?

AA : Je n’écris pas vraiment en tournée mais j’ai tourné pendant toute l’année. Dès que j’avais des jours off, je m’isolais dans un appartement à Paris, ou à Tel Aviv ou sur une plage à Hawaï. Dès que j’avais un peu de repos je le prenais pour écrire des chansons. Et elles se sont écrites très rapidement parce que je pense que c’était quelque chose qui avait vraiment besoin de sortir.

  • CL :  Tu as besoin d’un break pour te sentir inspiré ?

AA : J’ai besoin de calme. Et en tourné je suis entouré de gens. Il y a les shows, la tension, les gens après le show, des gens avant le concert, le soundcheck et je n’ai pas vraiment de moments seul. (Il s’arrête, jette un coussin à son manager qui téléphone et parle à voix haute. Il reprend le sourire aux lèvres Ndrl). Les gens… tu vois ce que je veux dire ? On a pas de temps à nous.

Et nous les artistes nous sommes comme des éponges, nous absorbons et absorbons encore l’eau jusqu’au point où il faut évacuer pour qu’on puisse à nouveau emmagasiner de l’eau. Je sais reconnaître ses moments et dans cas cas là je me sauve pour quelques jours. C’est souvent au milieu des tournées, mais parfois j’ai deux jours off dont je profite pour m’éloigner.

  • CL : Qu’est ce qui t’as inspiré au moment de l’écriture de la musique. Étaient-ce des artistes que tu écoutais ou la vie en tournée ?

AA : C’était un peu des deux. J’étais en pleine tournée « Back to Basics » en 2014 alors que 2013 était l’année de mon album « Different Pulses ». On a beaucoup tourné pour cet opus et à la fin  j’ai ressenti le besoin de me recentrer sur mes débuts. Sur ce qui fait de moi un musicien et de me remémorer le pourquoi j’ai voulu devenir musicien et ce que j’aime dans la musique. J’ai commencé à tourner seul sur scène avec seulement mes instruments. C’est à cause de ça que j’ai écoute des morceaux particuliers. C’était l’humeur dans laquelle j’étais. Je ne voulais pas écouter de gros groupes avec beaucoup d’instruments. J’ai mis du Nina Simone en boucle. Les grosses productions que j’écoutais étaient très anciennes comme du jazz, du cabaret ou Edith Piaf. Ce qui s’entend dans l’album.

Tout cela fait parti des inspirations qui sont toujours là finalement parce que se sont mes goûts musicaux. Mais j’ai des inspirations plus spécifiques à cet album. Ce sont des décisions et des envies. Par exemple, je savais que je voulais utiliser des voix féminines comme le fait Serges Gainsbourg. J’aime la manière dont il utilise des femmes qui ne sont pas vraiment des chanteuses mais qui murmurent. Je lui ai pris ça. Mais j’ai également piqué des idées aux Beatles. La manière dont ils utilisent la basse, comme un outil mélodique. Il y a beaucoup de choses que j’ai choisi spécifiquement pour l’album.

  • CL : Tu as enregistré une session au Musée National Picasso. Comment cet événement a-t-il été mis en place ?

AA : C’est la blogothèque. Ce sont des blogs à succès que les amoureux de musique connaissent bien. J’avais vu ce qu’ils faisaient et j’aimais beaucoup. Je pense en particulier à une très belle session avec Jack White. Ils font de belles sessions acoustiques dans des lieux atypiques. Ce sont eux qui ont proposé de faire ça au Musée Picasso et pour moi c’est un très beau cadeau . Pas seulement d’y tourner mais aussi de pouvoir m’y rendre en dehors des heures d’ouverture en tant que touriste.

  • CL : Parlons un de ton premier single « Over My Head ». Son clip est très différent de ce que tu fais d’habitude…

AA : D’abord je dois dire que cet album parle de rupture et est très déprimant. Et en écoutant l’album on s’enfonce au fur et à mesure dans les abymes. Un peu comme une relation amoureuse qui s’effondre. Ça commence fort avec de grosses guitares et ça finit calmement et tristement. Au début il y a beaucoup d’espoir et chronologiquement le premier titre de l’album est « Over My Head ». C’est sûrement la seule véritable chanson d’amour que j’ai écrite, elle parle des débuts de l’amour. L’idée était d’en faire un titre très pop, très années 50.

Quand il a fallu tourner un clip pour ce titre, je voulais que cette idée passe également par l’image. Je voulais faire quelque chose de kitch et de cliché. Le voulais recréer le cliché de l’amour pop et mignon. Comme notre société est très inspiré par la culture américaine et son cinéma c’est là que nous avons puisé notre inspiration. J’espère que les gens ont compris que je ne l’ai pas complètement pris au sérieux. Nous avons contacté deux réalisateurs français dont j’aime beaucoup les vidéos. Ils ont notamment réalisé des pubs que je trouve très précises. Ça devait parler un peu plus du fait de tomber amoureux. Mais comme la chanson est courte, on ne peut pas bien dépeindre une histoire d’amour. On a donc ramené tout ça aux bases sexy d’une histoire d’amour. Je l’aime bien mais ce n’est juste pas moi.

  • CL : Ce n’est pas vraiment le résultat que tu espérais ?

AA : Si, ça l’est. C’est moi qui ai demandé cette vidéo kitch pleine de références américaines. Mais je ne joue pas la comédie dans mes clips parce que je pense que c’est un art très différent de la musique. Je pense que le prochain clip sera beaucoup plus avant-gardiste que ça.

  • CL : Tu as déjà des idées ?

AA : Oui pour le prochain single. Tu verras…(rires)

  • CL : On garde la surprise. En attendant ce single, tu seras en tournée française en mars. En quoi ces concerts seront-ils différents de la tournée « Back To Basics » ?

AA : Ce sera l’exact opposé. Le but cette fois est de présenter l’album et dans ce contexte, le groupe de musiciens choisi répond précisément à ce besoin. Il y a trois filles dans l’album qui aident avec les voix. C’est moins rock n’roll que les Mojos, c’est une moins grosse production que « Different Pulses »  et encore plus différent de « Back to Basics » parce que je ne suis pas seul sur scène. Il y aura 6 personnes avec moi. Il y aura des influences jazz, blues, cabaret. Même les chansons des anciens albums que nous interpréteront lors de ce concert seront aussi peintes avec ces couleurs.

Mais nous n’avons pas encore commencé la tournée alors je ne suis pas encore sûr de tout. Ces choses sont très biologiques, ça grandit avec toi donc je n’ai pas encore tout rôdé. Je pense que ce sera un peu plus précis que tout ce que j’ai fait jusque là. Un peu plus dans la présentation des morceaux et moins dans la crânerie. Je l’espère du moins.

  • CL : Tu as entendu parler des récents événements en France avec les attaques terroristes du journal Charlie Hebdo. Aimerais-tu dire un mot à ce sujet ?

AA : Premièrement il était important pour moi de me rendre à la marche du dimanche 11 janvier 2015 à Paris. J’étais déjà à Paris le jour où c’est arrivé. Bien sûr mes condoléances vont aux familles et aux proches. Mais il y a un problème encore plus énorme derrière tout cela, ce qui est clair quand on voit tous les gens qui sont descendus dans les rues dimanche. C’est une guerre de valeurs pour laquelle nous devons nous dresser et nous battre. Notre génération a grandi dans un monde dans lequel nous pensons que la liberté d’expression, l’équité sont des acquis.  Venant d’Israël, je vois que ce n’est pas le cas tout le temps et je pense que ce problème devient global. Je pense que nous, la société et nous, les artistes, qui devons parler haut et fort, c’est notre métier, ne devons pas tomber dans la peur, ni dans l’intimidation et la violence.

Je suis très reconnaissant envers la France pour son attitude. J’ai fait un live sur France Inter le lendemain de ces événements, les gens paniquaient, il y a avait de la sécurité, avec des gilet par balle et j’ai pensé à annuler le show. Je trouvais ça bizarre de faire un live dans ces circonstances. Mais France Inter comme le label m’ont dit que c’était important pour eux qu’on continue. J’ai été très touché par ça. C’est vrai, sinon ils gagnent. Et non seulement ces 17 vies ont été perdues en vain mais c’est aussi le cas des révolution qui nous a amené ici. L’abolition de l’esclavage, la révolution française, l’indépendance des Etats-Unis, Luther, et même Jésus et les bases de nos religion, la lutte des classes. Ce sont des guerres que l’humanité a mené. Notre société s’est tellement battue et tellement de vies ont été perdues pour que notre génération puisse apprécier ces libertés qu’il est de notre devoir de continuer à nous battre pour elles. Il faut s’assurer que les prochaines générations aient ces mêmes libertés. C’est très important et nous ne devrions pas nous asseoir et attendre que d’autres le fassent pour nous.

  • CL : Comment as-tu perçu et ressenti ce rassemblement ?

AA : Ce n’était pas ma première manifestation. J’ai participé à plusieurs manifestations en Israël contre l’oppression. Mais il y avait quelque chose de spécifiquement beau dans cette marche.  Les gens ne se battaient pas contre quelque chose mais pour quelque chose. Pour la liberté, égalité, fraternité (il prononce ces mots en français ndlr). Ces valeurs qui me sont très chères. Ce qui était super c’est qu’il y ai eu des drapeaux du monde entier, français mais il y avait aussi un homme avec un drapeau portugais près de moi, un écossais en kilt de l’autre côté et nous d’Israël. C’est triste que nous ayons besoin de ces gros traumatismes pour nous unir. Mais c’est aussi beau de voir que quand quelque chose de grave arrive on se réuni quelque soit nos origines et notre nationalité pour défendre notre système. Celui que je pense être le meilleur au Monde, celui de l’équité et de la liberté.

 

 

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Découvrez également notre reportage sur le concert d’Asaf Avidan aux Folies Bergère de Paris pour la tournée « Back To Basics ».

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