Plaid : « On aime disparaître, s’effacer progressivement » (Interview) 0 243

Concertlive : Benet, vous êtes le troisième membre de Plaid ? 

Benet : Je ne suis pas un membre de Plaid mais je joue bien avec eux. 

Andy : Sur ce dernier disque en particulier, Benet a co-écrit cinq titres. Il est donc dans ce cadre le troisième membre de Plaid en cette circonstance particulière.  

Ed : On réfléchit à travailler plus avant ensemble.

Concertlive : En quoi ce disque se différencie-t- il des autres ? 

Andy : Nous n’avons pas cherché particulièrement à faire quelque chose de différent. Juste de faire de la musique que nous apprécions. Mais, de fait, la présence de Benet a apporté un angle différent. 

Ed : Les influences de Benet sont très différentes des nôtres. Nous avons grandi en écoutant les productions hip-hop des tous débuts, alors qu’il a bien plus été baigné par le folk et le classique. 

Benet : Ce sont vraiment deux tribus différentes qui se rencontrent. J’ai été aussi influencé par la musique indépendante, des choses plus progressives, contemporaines.

Concertlive : De la musique sérieuse ?  

Ed : Je préfère parler de musique contemporaine. Nous ne sommes pas particulièrement sérieux. Frivoles nous conviendrait mieux. Je dirais même que nous faisons de la musique de chiens fous.

Concertlive : Frivoles comme dans la vidéo de « Itsu » ? C’est aussi un titre assez politique.

Ed : Je tiens à dire que ce titre existait avant la chaîne de restaurants de sushis du même nom basé en Grande-Bretagne. 

Andy : Pleix, l’équipe créative basée à Paris qui a élaboré ce clip l’a réalisé après que nous ayons conçu la musique. Et d’ailleurs je ne crois pas que le sujet dont il traite soit si frivole que cela. Bon c’est vrai que c’est traité d’un point de vue humoristique mais il y a aussi un sous-texte important très sérieux.

Concertlive : Et quelle est la signification de la vidéo de « Do Matter » ? Est ce une référence aux drones, aux extra-terrestres ? Doit-on le voir comme un clin d’oeil à « Rencontres du troisième type » ?  

Ed : Je crois qu’il faut bien avoir en tête surtout que nous faisons surtout appel pour nos vidéos à des réalisateurs jeunes, pas chers (il pouffe). Des gens qui essaient de trouver du travail et qui aiment notre musique, c’est le plus souvent à eux de donner une interprétation à travers les images de notre musique. Ce qui est plutôt plaisant pour nous. En général, ils écoutent notre titre et en donnent leur interprétation. C’est ce qui s’est passé avec Christopher Arcella le réalisateur du clip de « Do Matter », c’est son interprétation. Ce n’est pas particulièrement en rapport avec les extra-terrestres. Pas particulièrement en rapport avec quoi que ce soit. Plutôt en lien avec une émotion. Le titre évoque presque le manque de frivolité, d’ailleurs (il rit doucement). Il a un rapport avec le fait que les choses ont vraiment de l’importance. On ne peut pas laisser tout partir dans l’abandon, la facilité. 

Benet : Moi j’ai pensé à la double signification de ce titre. Les vraies choses doivent avoir plus d’importance, surtout dans un contexte où tout est devenu tellement virtuel. 

Ed : « Matter », c’est aussi la matière. 

Benet : Il faut se consacrer aux vraies choses, dans le vrai monde. 

Ed : C’est aussi cette amie à nous qui, quand il se passe des choses graves peut dire : « oh don’t matter, ce n’est pas grave ». Comme si tout pouvait finir par passer. Mais quelquefois en fait, à l’occasion, les choses qui surviennent dans nos vies ont vraiment de l’importance.

Andy : Ne soyons pas trop passifs.

Ed : On ne peut pas juste laisser tout s’écouler.

Andy : Mais c’est vrai que lorsque nous avons vu eu notre premier contact avec le réalisateur, que nous avons vu passer les storyboards pour cette vidéo, « Rencontres du troisième type » était là quelque part.  

Ed : Dans la vidéo, on retrouve ce design de triangles qui est très présent sur l’artwork du disque. 

Concertlive : Est ce que ces motifs sont liés à votre expérience avec les orchestres de gamelan ? 

Andy : Pas particulièrement. Nous avons toujours été intéressés par le design graphique. Ces dessins spécifiques ont été crées un an avant la musique en elle même. Ils ont ensuite été adaptés et retravaillés par The Designers Republic, la compagnie liée à notre label Warp, qui l’a modélisé en 3D. 

Pour ce qui concerne le gamelan, ce travail a commencé en 2010. Avec un compositeur javanais, Rahayu Supanggah, qui était en résidence à Southbank, à Londres. Nous avons travaillé quelques semaines avec lui. Nous avons été initiés au gamelan alors que nous n’avions aucune notion de ce que pouvait être ce type d’instrument. Nous avons appris à nous familiariser avec ces sonorités, qui sont très particulières, qui varient beaucoup en fonction de l’instrumentiste. Et nous avons joué au Meltdown, un des plus importants festival à Southbank, consacré à des collaborations entre musiciens aux univers très distincts. Puis nous avons de nouveau eu l’occasion de nous produire plusieurs fois avec des joueurs de gamelan. Cela aboutit à des spectacles vraiment captivants, je trouve. Très inhabituels en tout cas.  

Concertlive : Le design est important, les images le sont-elles tout autant ? 

 

Ed : Oui nous faisons beaucoup de vidéos, on peut le voir lors de nos concerts. Nous sommes aussi tous les deux très intéressés par l’aspect visuel des choses. Le lien avec la musique est toujours difficile à définir. Avec le live, on essaie toujours de produire quelque chose visuellement intéressant, qui reflète ce qui est joué. Mais cela ne fonctionne pas toujours. Alors nous avons des sortes de samplers à images devant nous pendant le concert. Et nous les manipulons en direct en fonction de ce que nous voyons, ressentons, de la relation avec le public. Quelquefois, le public veut juste avoir quelque chose de coloré dans le noir devant lui, pour s’abandonner. Le problème des spectacles avec de grands effets visuels, qui sont très chargés, c’est que cela a tendance à mobiliser beaucoup l’esprit et à ralentir la perception que le cerveau peut avoir des sons, de la musique. 

Concertlive : On s’en aperçoit dans le cas d’Autechre en live dans le noir par exemple dont la musique est tellement foisonnante que les images sont très superflues. 

Ed : Ils incarnent l’exemple classique. Et cela fonctionne réellement. Il suffit d’écouter le son et, petit à petit, cela devient vraiment excitant. Mais pour nous, l’aspect visuel reste une partie très importante.

Concertlive : Sont-ce des visuels qui sont là pour stimuler, qui ont une portée physique ou ont ils une portée politique, avec un message ? 

Ed : Un peu des deux à mon sens. 

Andy : Pas tant que ça. On ne fait pas de déclarations, on n’est pas dans l’affirmation. Déjà, nous n’écrivons pas de chansons alors que l’un des biais le plus évident pour un musicien de dire quelque chose de façon directe, de faire passer un message, c’est de le faire avec des paroles. L’une des caractéristiques de la musique instrumentale, c’est qu’elle peut être interprétée de manière différente par chacun. Contrairement à Andy Warhol par exemple où il y a un message spécifique. Au début des années 90, il y avait cette idée de « techno sans visage », l’artiste et le public pouvaient être au même niveau, avec personne sur un piédestal. Mais la culture DJ en particulier a beaucoup changé, le DJ est devenu le point sur lequel la nuit se focalise alors que l’ethos de la scène rave n’était pas du tout celui-ci au départ. Vous pouviez très bien ne pas savoir qui était le DJ qui jouait, c’était absolument sans importance, seule la musique comptait. 

Ed : Mais il a bien fallu monétiser un tant soi peu, s’appuyer sur quelque chose qui facilite le processus d’identification, un peu comme lorsqu’on créé une marque et on a commencé à se focaliser sur la figure du DJ. C’est très bien comme ça après tout.

Andy : On aime disparaître, s’effacer progressivement. Nous sommes là, c’est une soirée autour de la musique électronique, il y a des visuels mais on pourrait aussi bien ne pas vouloir focaliser toute l’attention, l’essentiel est que les gens s’amusent.  

Benet : Quelquefois, c’est nous qui faisons des vagues, des saluts en direction du public à la fin du spectacle.

Andy : Parfois (il rit).  

Concertlive : Avez vous fait beaucoup fait appel à des chanteuses depuis « Not for trees » votre premier véritable album qui incluait des chansons dont les paroles avaient été écrites par Nicolette, Bjork, Leila Arab ?  

Ed : Très peu de fois.

Andy : Je pense que nous préférons la musique instrumentale en général. Les voix, c’est fabuleux mais c’est un travail vraiment particulier. Les gens peuvent vraiment mieux se projeter à mon sens sur des compositions instrumentales à laquelle on aura donné une couleur particulière, par exemple mélancolique. C’est vraiment comme une toile vierge et c’est cela qui est fascinant. 

Concertlive : Que pensez vous de l’endroit où vous avez joué, l’ancienne base sous-marine de Saint-Nazaire ? 

Andy : C’est la première fois que je joue dans ce type d’endroit. Une architecture vraiment fascinante, à la fois basique et extraordinaire. J’aime aussi la façon dont cela a été réinvesti comme endroit de création et de diffusion artistique. J’en ai discuté avec un des musiciens qui jouait avec nous et qui l’a toujours connu. J’imagine qu’au moins il n’y aura pas beaucoup de plaintes des voisins si on joue fort (rires). 

Ed : C’est un endroit qui m’évoque des bateaux en partance vers l’Amérique. Au bord de l’Atlantique. Il y a ici l’idée qu’on peut partir, s’évader, quitter l’Europe. Même si on sait que ce qu’on trouvera en Amérique ne sera pas forcément à la hauteur de nos rêves. J’ai vu un endroit semblable au Portugal. Vers l’Amérique, vers le nouveau monde. Toute l’Amérique, celle du sud aussi. C’est un endroit qui reste tellement ouvert en possibilités. 

En concert ce soir vendredi 4 novembre 2016 dans le cadre du festival Transient au Cabaret Sauvage à Paris (avec Voiron, Legowelt, Mesh, Poborsk).

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