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Sandrine Mandeville directrice de l’école de musiques actuelles CEM du Havre : « On veut que le public progresse, se révèle à lui même »

Par Nicolas Mollé le 05/04/2018 - Dernière mise à jour : 02/07/2018

Sandrine Mandeville directrice de l'école de musiques actuelles CEM du Havre :

Une école de musiques actuelles qui va prendre une autre dimension. Le CEM (Centre d’expressions musicales) du Havre vit une nouvelle étape importante de son histoire, depuis sa création en 1986 rue Franklin en passant par l’ouverture du pôle de répétition Le Sonic en 2013. Entretien avec la directrice du CEM Sandrine Mandeville, qui évoque l’offre du CEM, le dialogue politique nécessaire à son avènement et les spécificités culturelles, musicales et artistiques de la ville qui enfanta Little Bob Story.

 

 

Concertlive : Quel bilan peut-on tirer de l’inauguration du CEM les 23, 24 et 25 mars derniers ?

Sandrine Mandeville :  À travers ces trois journées d’inauguration, nous avons atteint une fréquentation de 5.000 personnes. Ce qui est important pour une structure liée à la formation et non à la diffusion. Ce n’est en effet pas notre vocation première de proposer des concerts, même si nous disposons d’une scène pédagogique, le Tube, avec une jauge de 150 places. Cela nous a permis de voir que ce projet allait bien au delà de nos frontières. De célébrer la beauté de notre ville du Havre en prouvant que son patrimoine militaire pouvait devenir culturel. Cela a été salué par tous. Les gens étaient là pour faire la fête, on percevait une vraie joie.

 

Concertlive : Un accroissement de vos activités se fait-il déjà sentir ?

Sandrine Mandeville : Nous avons déménagé en cours de saison et l’activité d’école de musique est calée sur une saison. On doit anticiper très fortement l’année prochaine. Se préparer à accueillir techniquement et humainement un nouveau public.

 

Concertlive : Quel est aujourd’hui le niveau de fréquentation ?

Sandrine Mandeville : Environ 20.000 personnes fréquentent à l’année notre structure. 800 élèves sont inscrit en formation. 400 musiciens sont répertoriés concernant les studios de répétition, soit 100 à 200 groupes concernés. Il faut aussi compter une quarantaine de personnes en formation professionnelle, aussi bien sur le versant musical pur que sur celui du spectacle vivant.

 

Concertlive : Vous réalisez aussi des actions d’insertion, êtes organisés autour de l’action sociale et de la vie de la cité avec par exemple les « Jeudis de Janet », ces actions en milieu psychiatrique. Quels moyens humains cela mobilise-t-il au sein des 28 équivalents temps plein que vous employez ?  

Sandrine Mandeville : C’est difficile à évaluer précisément mais on peut estimer que cela concerne 1/5 de l’action des permanents. Nous avons aussi développé des activités d’insertion pour les gens très éloignés de l’emploi, sur une période de 17 semaines. Nos musiques permettent ça. C’est la force du CEM. Cette capacité à nous remettre en cause en permanence, avec des univers musicaux qui ne cessent de se transmettre. On doit se remettre en question tout le temps sinon on bascule dans le patrimoine or même le patrimoine doit rester vivant. Nous tirons notre force de nos musiques. Ce qui nous importe le plus, c’est le côté créatif et vivant. On veut que le public progresse, se révèle à lui même. On se situe d’avantage du côté de l’épanouissement que de l’exigence mais c’est un perpétuel équilibre à maîtriser.

 

 

Concertlive : Quel budget a été consacré à la nouvelle configuration du CEM ?

Sandrine Mandeville : Nous avons travaillé en plusieurs étapes. Avec d’abord le Sonic, un lieu basé au Fort de Tourneville sur les hauteurs du Havre, dans un ancien bâtiment militaire datant de 1856. Entre les études, les travaux et les équipements, 2,7 millions d’euros ont été investis dans ce pôle de répétition inauguré en septembre 2013.

Puis nous avons ajouté à cette infrastructure un nouvel espace dédié à l’accueil de la formation professionnelle. Avec ces deux nouveaux bâtiments, un budget de 6,5 millions d’euros a été nécessaire.

 

 

Concertlive : Qui a porté ce projet politiquement ?

Sandrine Mandeville : C’est l’association CEM qui s’est battue pour ce projet. La ville du Havre avait décidé de fermer la scène de musiques actuelles Cabaret electric à cause de problèmes d’infiltration. Cela a été fait brutalement en 2011. Il a fallu avancer en concertation avec le pouvoir municipal. Finalement, la mairie a décidé de mettre à notre disposition le Fort de Tourneville sous la forme d’un bail emphytéotique de 20 ans. Il s’agit d’un montage juridique particulier car on s’engage avec la ville au delà des mandats. Nous sommes allés assez vite car il fallait déménager rapidement les réserves du muséum d’histoire naturelle alors installées au Fort de Tourneville. Ce montage nous a permis d’apprendre et de progresser en lien avec les services de la ville.

 

Concertlive : Qui étaient vos interlocuteurs à la mairie ?

Sandrine Mandeville : Au tout départ, c’était Antoine Rufenacht.

 

Concertlive : Ce maire de droite qui avait succédé aux communistes au Havre ?

Sandrine Mandeville : Oui. Ensuite Edouard Philippe a pris le relais, avec le directeur général des services de l’époque Nicolas Pernot, qui est ensuite parti à Pau. Désormais notre interlocuteur est Luc Lemonnier, le nouveau maire du Havre.

 

Concertlive : Le CEM c’est 1 million d’euros de masse salariale et 48 CDI, quid de l’intermittence ?

Sandrine Mandeville : Les activités de formation ne peuvent être prises en compte au titre des annexes 8 et 10 de l’Assurance chômage. Par contre, nous avons régulièrement sollicité des artistes locaux tels que Little Bob, les City Kids. Ces artistes, quand ils partaient en tournée, ont été régulièrement remplacés par d’autres qui du coup émergeaient. Aujourd’hui, on fait appel à des gens comme Thomas Schaettel, qui tourne avec Miossec ou Santa Cruz, ou Olivier Durand, le guitariste d’Elliott Murphy.

Il faut aussi considérer l’activité de formation professionnelle où nous certifions des techniciens. Ainsi que tout notre versant évènementiel, lorsque le CEM organise des soirées, des concerts ailleurs, à l’extérieur. Au sein de notre équipe permanente, nous avons des techniciens sons et lumière, un régisseur plateau qui a tourné avec Noir Désir, Nick Cave.

 

 

Concertlive : Depuis Little Bob, comment se sont renouvelées les musiques actuelles au Havre ?

Sandrine Mandeville : Même Little Bob n’a jamais vraiment su transformer l’estime dont il bénéficie de la part du milieu musical. Il existe toute une scène rap avec Médine, Brav’, Tiers Monde. Le problème c’est que Le Havre a encore beaucoup de difficultés à leur faire une vraie place.

 

 

Parmi les choses actuelles, on peut citer Aloha Orchestra, un groupe en développement.

Mais en général, au sein des 400 musiciens qui évoluent dans nos locaux de répétition, on est face à des expressions très brutales, parfois violentes. L’une de nos plus grandes difficultés est de faire émerger des choses un peu plus calmes.

C’est évidemment lié au passé ouvrier de la ville, qui a été très meurtrie, complètement détruite, qui a vécu une très grande violence. On est aujourd’hui face à une cité reconstruite, très carrée, avec le vent qui s’engouffre dans les avenues. Alors que par le passé Le Havre ressemblait à Rouen, avec des maisons à colombages.

Au Havre, la création est à la fois marquée par une facette industrielle et portuaire mais aussi par une ouverture sur la mer et l’Amérique.

 

Concertlive : Quels sont les quartiers populaires du Havre avec qui vous avez aussi vocation à interagir ?

Sandrine Mandeville : Nous travaillons beaucoup avec le quartier de Caucriauville, qui est une véritable ville en soi avec plus de 20.000 habitants. Il y avait même là-bas un petit équipement de studio d’enregistrement, la Ferme du Mont Lecomte. Avec Caucriauville, on travaille sur des actions de sensibilisation à la musique qui permettent d’accéder à notre CHAM (NDLR : classe à horaires aménagés) musiques actuelles, avec près de six heures hebdomadaires pour les collégiens. C’était une première en France et c’est au Havre que cela a été réalisé.  Il existe désormais une option musiques actuelles dans un lycée du Havre, celui de Porte Océane, qui accueille en partie un public issu d’un quartier prioritaire.

 

(Photo(c)Roger Legrand)

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