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Steven Wilson : « Si on veut que la musique continue à avancer, on doit oublier cette notion bien caractéristique de « genres » »

Par Nicolas Mollé le 21/06/2018 - Dernière mise à jour : 02/07/2018

Steven Wilson :

Avant son concert au Hellfest demain soir, vendredi 22 juin 2018, le britannique Steven Wilson se confie. L’artiste, qui a fait évoluer son ancrage dans le rock progressif vers des climats plus apaisés, pop mais aussi très mélancoliques, parle du désenchantement du monde. Du rôle que joue à cet égard le World Wide Web. Et de ses grandes influences musicales.

 

 

Concertlive : Est-ce que c’est la première fois que vous allez jouer, demain soir vendredi 22 juin 2018, au Hellfest ? Quels sont vos sentiments à l’égard de ce festival ? 

Steven Wilson : J’y ai déjà joué il y a plusieurs années, avec un de mes groupes précédents, Porcupine Tree. Je crois que nous y avons joué en 2008, il y a dix ans mais j’ai l’impression que le festival a beaucoup évolué depuis, sa programmation s’est beaucoup diversifiée. Et c’est devenu un bien plus important festival en termes de taille.

En fait je crois que j’ai une légère inquiétude parce que je ne suis pas du tout ce que vous appelleriez un artiste « metal ». Alors j’ai un peu de mal à me projeter dans ce  que cela va représenter ma musique à un festival metal. Mais en même temps je sais que les fans de metal sont des gens très ouverts d’esprit. Alors oui je suis assez impatient de donner ce concert, sans être totalement serein sur comment ça va se passer.

 

 

Concertlive : Que verra-t-on sur scène ? Combien de musiciens ? Quels types de scénographies ?

Steven Wilson : J’ai un groupe de cinq musiciens. Ils sont très doués. J’ai prévu aussi beaucoup d’effets visuels. Concernant mon dernier et cinquième album « To the bone« , j’ai créé des images spécifiques avec l’aide de grands réalisateurs. Il y aura une ambiance très cinématique, avec également un son en quadriphonie. Des enceintes en face du public mais aussi derrière. Pour que ce concert s’impose comme une expérience particulièrement immersive.

Concertlive : Revendiquez vous d’avoir pris un relatif virage artistique, évoluant d’un rock progressif vers quelque chose de plus pop et mainstream, en particulier sur votre titre « Permanenting« , qu’on peut comparer à « Get Lucky » des Daft Punk ou au groupe français Phoenix ?

Steven Wilson : C’est vrai d’une certaine manière mais c’est aussi un peu plus compliqué que cela. J’ai envie de dire qu’il y a toujours eu une forte sensibilité pop dans ma musique. Et même, dans « To the bone » il y a toujours aussi des structures plus complexes que vous aurez envie de labelliser « musique rock conceptuelle ». Alors je pense que c’est une vision assez simplifiée de l’évolution de ma musique. Mais en même temps, j’accepte tout à fait ce que vous décrivez.

 

 

Concertlive : Du coup, était-ce difficile de transposer cet aspect plus direct de votre travail récent sur scène ?

Steven Wilson : Je pense en fait que ce n’est jamais facile de s’emparer d’une musique qui a été créée pour le studio et de lui faire passer la rampe d’un environnement « live », de trouver le moyen de la faire exister dans un contexte de concert.

Mais j’ai la grande chance d’avoir un groupe fantastique. C’est un point primordial. De plus je crois qu’un des aspects qui se révèle fructueux par rapport à ça, c’est le fait que le dernier album est très orienté sur les chansons. Les titres sont plus directs, la musique est un petit peu plus accessible. Et les visuels jouent aussi un rôle. Mais je pense que quand je fais entrer ces chansons au contact des ambiances de mon répertoire plus ancien, de ce fond plus axé « musique rock conceptuelle » comme je disais, en fait cela créé vraiment des belles turbulences, très troublantes, au sein du spectacle. Quelque chose qui n’existait pas forcément auparavant. Désormais il y a quelque chose qui s’apparente à quelque chose de « réarrangé » dans mes concerts et ça les rend meilleurs, plus intéressants.

Concertlive : Est-ce que c’est difficile pour un musicien comme vous d’apprendre à « jouer moins » pour avoir sur son public un effet pop, direct plus prononcé ? Ou alors « qui peut le plus peut le moins » comme on est souvent tenté de dire ?

Steven Wilson : (Il rit) Ce n’est pas difficile pour moi parce que j’ai toujours été très fan de ce qui est simple et direct en termes d’approche. Alors bien sûr, j’aime une certaine forme de virtuosité musicale. Mais il faut aussi avoir en tête le fait que la première musique que j’ai entendue quand j’étais un gamin, c’était ce qu’écoutait souvent mon père, l’album « Dark Side of The Moon » de Pink Floyd. J’étais alors très jeune. Or Pink Floyd est un groupe pour qui la simplicité représente tout.

David Gilmour en particulier s’est imposé comme un guitariste capable de ne jouer parfois que une ou deux notes, tout en étant capable de transmettre un pouvoir émotionnel incroyable à cette démarche. En fait, je crois qu’en ce qui me concerne, j’ai toujours énormément apprécié la simplicité des approches et la simplicité en musique. Je pense en revanche que c’est une idée pour certains de mes musiciens qui serait un petit peu plus difficile à accepter.

Parce que certains d’entre eux ont été amenés à croire qu’ils doivent faire l’exhibition de leurs capacités techniques à chaque occasion qui se présente. Alors c’est vrai que c’est parfois difficile de convaincre ce type de musiciens virtuoses que la simplicité peut être aussi puissante et parfois même plus puissante que la complexité technique.

Concertlive : Vous venez d’évoquer Pink Floyd qui s’est aussi singularisé parfois par la mise en scène de thématiques politiques, vous considérez-vous vous même comme un artiste engagé ?

Steven Wilson : C’est une question difficile, à laquelle il est un peu compliqué de répondre. Ce que je veux dire c’est que d’une certaine façon je suis engagé parce que j’ai l’ambition de parler vraiment du monde dans lequel nous vivons. Et concerné par les problèmes qui se posent autour de nous. Mais d’un autre côté, je n’écris pas depuis une perspective politique plus large. Ce que j’essaie de faire, et je crois que c’est là où je réussis le mieux, c’est d’écrire l’histoire d’individus qui se retrouvent dans tel type de situation. Par exemple, sur le nouvel album, il y a une chanson qui évoque la crise des réfugiés, « Refuge« . Mais je n’écris pas directement d’une façon politique.

 

 

Ce que je fais c’est que je créé un personnage, une individualité, qui se trouve dans un camp de réfugiés. Et j’écris à partir de cela une histoire très personnelle, une histoire très émotionnelle, avec une perspective très individuelle, unique. Je crois que cela fait de moi d’avantage un conteur (NDLR : « Storyteller » dans le texte) qu’un politicien. J’ai trouvé cette façon de parler des problèmes du monde dans lequel nous vivons.

Concertlive : Que pensez du fait qu’aux Etats-Unis des bébés et des tous-petits d’origine immigrée aient été envoyés dans des « abris pour le jeune âge » ? Est-ce que la réalité n’est pas parfois plus apocalyptique que les représentations artistiques les plus extrêmes ?

Steven Wilson : Oui c’est vrai qu’on en arrive presqu’au point aujourd’hui où les artistes, les cinéastes les musiciens, les gens comme moi qui créons des situations extraordinaires, des récits de fiction sont un peu dépassés par les aspects les plus bizarres et irréels du monde, qui le deviennent de fait bien plus que ce que nous pourrions imaginer. Mais je vis pourtant dans cette époque, c’est notre cas à tous. Cela devient presque hallucinant, ce qu’on voit dans les journaux télévisés. Malheureusement, je crois aussi que cette situation a aussi été beaucoup encouragée et développée par le web et l’avènement des « fake news », de la désinformation ou de la mauvaise information qui semble voyager à travers le globe chaque jour.

Il y a aussi le fait que des gens comme Donald Trump utilisent Twitter pour répandre leurs pensées et leurs idées. Je suis un peu préoccupé par la façon dont Internet, le monde numérique, ont changé l’espèce humaine et la façon dont s’est engagé là dessus le mouvement au niveau planétaire. Dans un laps de temps incroyablement court. La race humaine a plus évolué, je pense, au cours des 20 dernières années qu’elle ne l’a fait pendant les 100 années précédentes. C’est très préoccupant. Surtout en ce qui concerne la façon dont ça affecte les plus jeunes générations. Et je ne pense pas qu’on réalise vraiment exactement comment cela affecte les jeunes générations.

Concertlive : Vous m’avez dit que vous étiez un peu anxieux parce que pas du tout dans la musique metal et que vous alliez vous produire au Hellfest mais le genre semble beaucoup évoluer ces derniers temps, si on compare la période actuelle au sommet de la vague « heavy metal ». Il y a des groupes « rap metal« , ce qui n’est pas nouveau mais aussi des formations comme Carpenter Brut pas très loin du « metal electro techno » et vous qui n’êtes pas metal mais évoluez en lisière de l’univers hard-progressif avec une touche pop, pensez vous qu’on entre dans une sorte de nouvel âge d’or pour tout ce qui est « fusion » ?

Steven Wilson : Je pense qu’une des choses qui est vraiment importante aujourd’hui, si on veut que la musique continue à avancer, c’est qu’on doit presque quelque part oublier cette notion bien caractéristique de « genres ». Il n’y a plus vraiment besoin de groupes de metal génériques. Pas plus qu’il n’y a besoin de groupes hip-hop classiques, pas d’avantage besoin de groupes ancrés dans la country traditionnelle. Il y a déjà trop de musique générique dans le monde. Alors je pense que le futur réside vraiment dans les gens qui assemblent simplement des éléments musicaux et ne pensent pas à être des artistes « génériques ».

Je pense que ce type de fusions qui se développent spontanément dans différents pays et assemblent des éléments très différents sans même penser si ils devraient ou ne devraient pas le faire sont par contre une des conséquences positives d’Internet. Et vous pourriez bien avoir raison quand vous dites qu’on entre dans un âge d’or à cet égard. L’une des choses vraiment passionnantes avec Internet, c’est que ça rend la musique universelle. Que ça la rend massivement disponible. Les gosses ont accès à un catalogue incroyable de musiques du passé et du présent. Et ils peuvent être inspirés par cet ensemble de choses. Les assembler d’une façon vraiment intéressante, fraîche, de manière unique.

 

 

Mais je pense que la chose la plus importante, dont on doit se rappeler toujours, en matière de musique, c’est la personnalité. La force de la personnalité. On peut assembler toutes les musiques qu’on aime entre elles mais l’ingrédient fondamental, c’est la personnalité. Et la qualité de l’investissement émotionnel que vous y mettez pour la rendre unique. Or je pense que c’est quelque chose qui fait défaut depuis longtemps. On n’a plus de personnalités fortes, en particulier dans le domaine de la musique rock.

Si on revient aux années 70 et même aux années 80, il y avait toutes ces personnalités incroyablement fortes qui faisaient de la musique rock and roll. Et je pense qu’elles manquent et ont manqué toutes ces personnalités ultra fortes, en particulier au cours des dernières années. Mais j’aime aussi imaginer qu’elles sont dans leur chambre à coucher actuellement et travaillent déjà pour incarner la relève, la prochaine génération qui fera de la super musique rock and roll.

 

 

Concertlive : Peter Gabriel semble être une sorte de modèle artistique pour vous, on peut l’entendre sur des titres comme « Refuge » ou « Song of I », est il aussi un « guide » pour la façon de mener ses affaires en tant qu’artiste et d’être indépendant ?

Steven Wilson : Oui certainement. Il entre exactement dans le cas de figure des artistes dont je parlais à l’instant. Il n’a jamais trop semblé intéressé par le fait de s’aligner sur ce qui définit un genre précis, préférant créer son propre univers musical. On peut aussi citer Kate Bush ou David Bowie ainsi que Prince, Frank Zappa. Tous ces individus merveilleux dans l’histoire de la pop music. Ils ont créé leur propres mondes musicaux. Si quelqu’un vous demande quel est le type de musique de Peter Gabriel et bien vous savez quoi ? C’est très difficile de répondre. C’est juste une musique qui est le fruit des composants qu’a assemblés Peter Gabriel, tout comme Kate Bush ou David Bowie. Ils font du « Peter Gabriel« , du « Kate Bush« , du « David Bowie« .

Les gens qui créent leurs propres univers musicaux ont toujours été pour moi une inspiration. Et j’aime créer à ma façon mes propres univers musicaux. De manière à ce que les gens puissent écouter n’importe quel titre de mon album et se dire, toujours, que j’ai créé mon propre son « à la Steven Wilson ». L’univers musical de Steven Wilson. Oui tous les gens que je vous ai cités sont de grandes influences pour moi, non pas parce que je veux copier leur musique mais parce que j’aime la façon dont ils ont créé leur propre façon d’être. Y compris, vous l’évoquiez pour Peter Gabriel, la façon de structurer la vente de leur musique. Et ça c’est quelque chose de tout à fait important pour moi.

Concertlive : J’ai lu quelque part que vous aviez beaucoup écouté Prince récemment honnêtement pensez-vous qu’on peut l’entendre sur un titre comme « Permanenting » ? 

Steven Wilson : Je ne sais pas. Un des aspects qui caractérise le fait que je fais des disques depuis si longtemps maintenant, cela fait plus de 25 ans en fait, c’est que j’ai du mal à distinguer les choses qui influencent ma musique. Car à chaque fois que je fais un nouveau disque, je suis juste étonné que cela sonne simplement comme moi. Et je pense que c’est une bonne chose. Mais j’arrive aussi à voir comment certaines choses m’influencent en cours de route. J’ai écrit une nouvelle chanson, que je n’ai pas encore enregistrée et qui, pour moi, est probablement influencée par Prince. Si je vous la fait écouter, cela ne vous paraîtra probablement pas flagrant et vous trouverez surtout qu’elle ressemble à du Steven Wilson. C’est comme se regarder dans le miroir, on ne se voit jamais comme les autres personnes vous voient de leur côté. Mais Prince a incontestablement été une influence majeure pour moi.

 

 

Tournée française :
 
  • 22/06/2018 – Clisson / Hellfest – COMPLET
  • 01/07/2018 – Tilloloy / Festival Retro C Trop
  • 07/07/2018 – Paris – Olympia

 

 

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