Zebda : « On a à nouveau 17 ans! » (interview vidéo) Commentaires fermés sur Zebda : « On a à nouveau 17 ans! » (interview vidéo) 277

Concertlive : Après huit ans d’absence, Zebda est de retour. Quel a été le déclic de la reformation ?
Mustapha Amokrane :
Il y a quelques temps à Genève, on nous a proposé de partager un plateau, entre l’aventure solo de Magyd et celle que je partage avec Hakim au sein d’Origines contrôlées. C’est quelque chose que l’on avait jusque là refusé systématiquement. Or, on a accepté que cela se passe parce que cela semblait être le moment. Ce n’était pas un concert de Zebda attention ! Magyd avait ses musiciens à lui, ses techniciens. Nous nous avions les nôtres aussi. L’ambiance était très conviviale comme si nos parcours en dehors de Zebda n’avaient fait qu’agrandir la famille. Pour moi, nous avions pu affirmer quelque chose en dehors de Zebda, ce qui était finalement l’objectif de ce break.
Magyd Cherfi : Pour nous, ces retrouvailles étaient inéluctables. On est parti chacun vers des horizons différents mais Zebda a toujours été pour nous l’endroit où l’on s’éclate, l’endroit où l’on voyage, celui d’une scène flamboyante avec le public. Donc pourquoi ne pas revenir dans un tel endroit. Cela nous pendait au nez sans que l’on sache où, quand, comment.

CL : Zebda est un groupe engagé au sens politique du terme. Est-ce que cette reformation est intervenue aussi dans un contexte particulier comme le débat sur la laïcité, sur l’identité nationale. Est-ce en réaction à cela ?
MA :
Pas vraiment. Il y a une dimension humaine profonde comme le dit Magyd et ce plaisir de se retrouver. Chacun a développé ses particularités et chacun apprécie les particularités de l’autre et c’est ce qui fait l’alchimie Zebda. Ceci dit, ces débats dont tu parles, effectivement, c’est dans ces moments-là que Zebda nous a le plus manqué parce qu’avec le groupe on pouvait toujours s’opposer avec force à ce genre de paroles nauséabondes. Après il est évident que ces débats nous ont galvanisés aussi parce qu’au fond de nous on a toujours fait en sorte de tenir nos principes. Certains considèrent que nous ne sommes pas assez radicales, donc qu’on l’est trop. Nous on pense que dans le fait de tenir nos valeurs, là nous sommes radicales. Quoiqu’il en soit, il y a des choses que l’on n’accepte pas, comme ce genre de débats. La musique accompagne tous les moments de la vie et lorsqu’elle accompagne les combats, les sentiments d’injustice, elle est encore plus forte.

CL Et avec ce nouveau disque, « Second tour », il y a un message particulier que vous avez voulu faire passer non ?
MC :
Dans tous nos albums, l’objectif est de porter la parole de Zebda, une parole singulière qui est une parole engagée. Au fond, c’est dans notre nature que d’être dans une existence engagée, et sous toutes les coutures, qu’elle soit artistique, ou strictement politique avec le mouvement « Motivé-e-s».
MA : Le titre de l’album par exemple est calculé. Après, ce qui caractérise le plus cet album finalement au-delà des chansons c’est cette notion de retour et de second chapitre pour Zebda. C’est vraiment le côté fort, comme le contexte dans lequel il se fait. Et finalement ce titre fait le lien entre les deux, à la fois le second tour de Zebda et le second tour électoral. Mais cela reste surtout le second chapitre que Zebda a choisi d’entamer. Ce qui ne veut pas dire que le prochain album s’appellera troisième tour !

CL : Et la pochette de l’album, c’est pour brouiller les pistes ?
MA:
Exactement ! On trouve qu’elle a quelque chose de l’ordre de l’énergie, de l’abnégation, du labeur. Il y a aussi la chute du quatrième personnage. Il y a des éléments dans cette photo qui sont vraiment interprétables. Et puis on aime bien ces parallèles avec le sport. On a toujours considéré que dans le dépassement de soi ou dans le labeur, il peut y avoir une magie au bout. Nous l’avons vécu avec Zebda. Quand certains artistes arrivent à faire des tubes en claquant des doigts, nous cela prend du temps. Il y a du débat, de l’échange. C’est une forme de labeur et cela depuis toujours. On l’assume complètement.

CL : Dans ce disque vous évoquez beaucoup la culture. Pour vous en distancer parfois, pour vous moquer du contraste avec la France populaire. Vous ne pensez pas que c’est la culture justement qui peut apporter des bienfaits aux classes populaires ?
MA :
Dans notre quartier, les véritables héros sont ceux qui assument d’écouter notre style de musique. Pas forcément du hip-hop ou de la funk. Il y en a qui écoutent du hard-rock et ils ont intérêt d’être courageux. Malheureusement ceux qui réussissent leur scolarité, il leur faut une dose de courage pour assumer d’être « l’intello ». Mais ça, c’est aussi parce qu’il y a un enfermement. Celui qui réussit sa scolarité va en plus subir la discrimination et va être obligé de « s’exiler » s’il veut trouver un travail. Je caricature à peine. Cela fait des dégâts par déclinaisons. Il y a des dimensions culturelles de ghetto, qui sont « enfermantes ». En même temps, en tant que fervents défenseurs de l’éducation populaire, la culture, comme l’instruction sont des armes pour dépasser cette problématique de la discrimination. Après la culture pour nous c’est aussi un message que l’on a envie d’envoyer à la Gauche si on le décode. Bien sûr que l’on pense que la lutte des classes est essentielle et que la problématique sociale compte, mais la dimension culturelle au sens de l’identité de l’individu aussi et pas seulement le fait d’aller au théâtre. Je suis déraciné, je suis exclu, je vis dans la transmission du traumatisme de l’exil… Comment fait-on pour se construire avec cela lorsque la seule réponse que l’on nous apporte c’est un débat sur l’identité nationale ? De cette idée qu’il y a une Nation et qu’être français, c’est coller à un idéal fantasmé. Il y a quelque chose la dedans qui est de l’ordre de la pérénisation du traumatisme.
MC : Hier encore, Hollande disait « République, République » ! Cela fait trente ans qu’on leur explique à la Gauche que cela ne suffit pas le mot République. Qu’est-ce qu’il y a à l’intérieur ?… C’est tout le problème. Quand vous dites laïcité, ok. Mais qu’est-ce qu’il y a ? Ce regard autour de la culture ou le fait d’être érudit ne nous suffit pas. Je prends souvent l’exemple de ces gens comme Fadela Amara, Rama Yade ou Rachida Dati. Elles sont arrivées au sommet, mais lorsqu’on les évoque on dit qu’elles sont bien intégrées.

CL Vous pensez qu’elles ont porté du tort quelque part ?
MC :
Elles ont porté tort au combat des quartiers populaires, parce qu’elles ont anesthésié le combat. En épousant le discours de la République, elles ont oublié qu’il y avait les exclus de la République. Et comme je te le disais, on va dire que Chloé a réussi, et Rachida elle, est bien intégrée.

CL : Tu parlais à l’instant de laïcité, on peut dire que vous vous mouillez à ce sujet dans l’album.
MA :
Effectivement on parle du voile dans ce disque, mais on en parle d’une manière remplie de tendresse et d’empathie, j’espère que c’est compris comme ça. C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de dire ou de condamner. Nous ne sommes pas pour le voile. On préfère des femmes qui n’en portent pas. Mais en même temps on veut poser la question puisqu’on n’a pas l’impression qu’elle soit vraiment discutée ou posée. On stigmatique en insinuant que c’est uniquement parce qu’elles seraient obligées, ce qui est vrai quelques fois mais pas la majorité des fois. Il y a des tas de raisons pour cela. Ensuite, on dit à quel point cela ne nous fait pas peur. Et si on a cette tendresse-là c’est aussi parce que l’on connaît cet univers culturel. Nous ne nous considérons pas comme de musulmans, nous sommes de culture musulmane, ce qui est différent. Donc on peut aussi à travers une chanson saluer le courage de certaines femmes qui décident de ne pas porter le voile et de vivre leur vie d’une autre manière, en dehors de la dimension religieuse. Le problème est que lorsque ce débat est posé, il est posé d’une manière partiale, islamophobe, où on te dit que l’on va venir de sauver. Mais te sauver de quoi ? On pousse le bouchon jusqu’à aller faire voter des lois au Sénat pour interdire aux mamans voilées d’accompagner leur enfants lors de sorties scolaires. Mais jusqu’où on va ! D’un côté on va reprocher aux parents de ne pas s’investir et d’un autre parce qu’elles ont une façon de vivre particulière, qu’elles sont croyantes, on va les exclure encore plus. Pour nous, ce débat là n’a pas eu lieu.

CL Un mot sur la tournée ? Sur vos récentes retrouvailles avec le public ?
MA :
C’était le feu ! On retrouve la puissance, la force de frappe de Zebda. On est très heureux de retrouver le public. On est très heureux de voir que ce que l’on propose en terme d’énergie scénique joue son rôle par rapport au public. C’est en tout cas comme cela que l’on a vécu les trente dates que l’on a fait récemment et comme cela que l’on appréhende la tournée à venir. L’idée pour nous est claire: que les gens sortent du concert en se disant « Putain ça fait du bien ! »
MC : Et une révélation : on a à nouveau 17 ans !

Propos recueillis par Aymeric Val
Retranscription Emilie Leoni

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