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Au Lieu Unique à Nantes l’effet papillon des sonatines cristallines de Ryūichi Sakamoto

Par Nicolas Mollé le 11/03/2018 - Dernière mise à jour : 19/06/2018

Au Lieu Unique à Nantes l'effet papillon des sonatines cristallines de Ryūichi Sakamoto

Grands moments de mélancolie pianistique. Les concerts de Ryūichi Sakamoto dans le cadre du festival Variations au Lieu Unique à Nantes se sont vécus dans de fluides transitions. Et d’étonnantes réappropriations d’un large éventail d’instruments, pour certains chimériques. Des prestations mémorables qui peuvent aussi s’apprécier comme un questionnement de l’artiste au crépuscule de son art sur les pertes de sens du monde.

 

On n’oublie pas un concert de Ryūichi Sakamoto. Dans un clair-obscur amical et perfectionniste, l’artiste a livré samedi 10 mars dernier (et aujourd’hui dimanche 11 mars) dans un Lieu Unique nantais bondé une étonnante prestation. Rigoureusement seul en scène, soutenu par de savants rouages en régie son et par le travail de dix intermittents, l’artiste s’est coulé d’un instrument à l’autre. Avec une fluidité proche du céleste. Le répertoire d' »async« , son premier disque depuis huit ans, d’une profondeur spirituelle rare, se prête à d’élégiaques relectures, à la fois minérales et crépitantes. L’artiste revient de loin, après un cancer de la gorge qui a bouleversé la conception de ce dernier album.

 

 

Un phonogramme réincarné en tableau impressionniste, brossé à la manière d’un peintre, par jets saccadés de matière et aplats plus contemplatifs, par un maître de la musique atmosphérique longtemps fasciné par David Bowie. L’oeuvre de Ryūichi Sakamoto s’est en effet construite dans un jeu de correspondances sophistiquées. Fils du premier éditeur de Mishima, militant pacifiste et des combats anti-nucléaires d’hier et d’aujourd’hui, admirateur de Kraftwerk ou de Georgio Moroder lorsqu’il s’illustra dans Yellow Magic Orchestra, le pianiste à la solide charpente académique passé par la pratique du jazz est depuis longtemps bien plus qu’un fleuron à l’exportation de Sony Music Japan. Au crépuscule de son art, il est le maître du post-classicisme et de la musique scientiste mélancolique. Des notes carillonnantes d’un répertoire qui a toujours voulu résonner universellement en son épure, de l’archipel nippon aux steppes africaines, des mégapoles américaines aux salons européens.

 

Ryūichi Sakamoto apparaît sur scène dans la sobriété légèrement cérémonieuse du conducteur d’orchestre. Sauf que l’orchestre, c’est lui. Sur le plateau, un piano à queue aux éclairs charbonneux, diverses boîtes à secrets électroniques bardées de fils, les étranges carillons aux allures de jonquilles métalliques du designer Val Bertoia. Quatre récipients pâles équipés de micros. Et surtout de grandes plaques de verre sonorisées.

 

Le compositeur se glisse derrière le piano et débute son concert par le suppliant « Andata« . Très vite, des caméras révèlent sur une toile d’arrière-plan que le piano est préparé et l’artiste se livre à d’expertes manipulations, projetant d’une main adroite d’étranges toupies musicales entre ses cordes et ses contreforts boisés.

 

Sont projetés de majestueux paysages marins ou de sous-bois, qui ne tardent pas à se décomposer, infectés par un brouillage lent mais inéxorable de pixels élaboré par Shiro Takatani du collectif artistique multimédia Dumb Type. En un dérèglement chromatique semblant porter une perte de substance, une rémanence. Réseaux, écrans, flux d’images et d’informations bousculent ici le réel et érodent la beauté du monde.

 

Lorsque retentissent les flashs laiteux de « ZURE« , Ryūichi Sakamoto, alerte et comme jubilant, dessine des cercles soniques sur ses plaques de verre éthéré avec des baguettes aux embouts molletonnés. Passe avec alacrité à la contrebasse, à la guitare, qu’il fait bramer comme un cerf tandis que flottent à l’écran de bienveillantes silhouettes d’arbres géants.

 

 

Si Ryūichi Sakamoto a voulu réaliser ici la bande-son d’un précipité de sept films d’Andreï Tarkovski , ce sont aussi les mots récités par Paul Bowles tirés du monologue final d' »Un thé au Sahara » de Bertolucci qui se fondent en incrustations multi-lingues sur un écran de désirs et d’ultimes combustions.

 

Quand résonnent les feux d’applaudissements pour le rappel, le maître n’a rien de plus à donner qu’un salut intimidé, son oeuvre parfaitement close sur elle même en sa complétude.

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(Crédit photo :  Festival Variations / le lieu unique (c)David Gallard).

 

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